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Sauvagerie sans nom

Poussant la porte de la galerie, le visiteur marquera certainement une halte: l’intervention de Marie Cool et Fabio Balducci surprend par sa présence en creux, bousculant par là les nouvelles modalités de perception qui auront pu se mettre en place ce printemps au contact du récent retour sur le devant de la scène de l’art optico-cinétique. Ici, rien de lumineux ni de dynamique.

Une table en contreplaqué laquée et une chaise de bureau noire, aussi banalement désuètes l’une que l’autre, semblent avoir été oubliées au milieu de la galerie, disposées négligemment en travers de la première pièce. Seul le dépouillement alentour nous force à en reconsidérer la présence: prenant acte de l’absence de spectaculaire, nous remarquons alors que le mobilier de Sans titre (2012) organise en réalité une mise en scène d’une précision redoutable où rien n’est laissé au hasard; ainsi la chaise est reliée au plafond par deux bandes parallèles de scotch, tandis que la bande qui court le long des bords de la table enserre au centre du plateau une pellicule renflée d’eau. Testant les propriétés et la résistance des matériaux, le pari porte aussi sur la capacité du presque rien à faire œuvre. Si les œuvres exposées flirtent avec l’imperceptible, l’énergie qui s’en dégage et hante le visiteur a tout à voir avec la dialectique qui s’engage entre inframince et spectralité.

Les trois formats A4 accrochés à même le mur, les Sans titre (dessins préparatoires) (2005-2013), deux photocopies noircies et striées ainsi qu’un dessin au crayon représentant une spirale géométrique, se présentent comme la rémanence d’actions répétitives. Il y a bien de l’humain qui s’y joue; on devine le passage, la répétition, l’affairement, mais la référentialité se détache de sa référence et se donne pure, détachée: nous voyons l’acharnement, mais ignorons le but et l’agent de l’action elle-même; les pièces sont hantées de cette absence.

Sur le mur d’en face, deux formats A4 également (le format est une constante), qui appartiennent à la même série, mais juxtaposés l’un sur l’autre: le premier dessin, qui, plus exactement, est la photocopie d’un dessin, donne à voir la représentation sommaire d’une table en volume axonométrique à partir duquel descendent des lignes rappelant l’utilisation du scotch. Ce dessin oblitère en partie le second placé en-dessous, qui se compose de petites croix quadrillant la surface, dont la lisibilité est brouillée par les photocopies successives. L’intervention des deux artistes se singularise bien par cette volonté de venir inquiéter la perception à partir de variations délicates voire infimes, afin d’exacerber autant que faire se peut la discrète vie organique des choses.

La seconde pièce met en scène un dispositif d’ensemble similaire: une table et quelques formats A4 accrochées au mur. Sans titre (notes pour action) (2010) donne à appréhender différents éléments posés sur les deux plateaux de la table: sur le plateau en bois brut, une assiette, attachée par deux bandes de scotch au bord inférieur de celle-ci; sur le second plateau recouvert de papier blanc, quatre compartiments de proportions égales sont tracés, chacun gardant en mémoire l’inscription d’une manifestation énergétique: les déplacements d’un objet (une règle, un verre, et le cerne au crayon de leur position antérieure), la figuration abstraite d’un mouvement concentrique (le dessin d’une figure géométrique vectorielle) et l’indication d’une disparition (le contour d’une main).

Les trois dessins au mur, en reprenant les motifs déjà aperçus, ne font que renforcer l’impression d’une trace qui évolue vers la transe, bien qu’on note un infléchissement de la sobriété presque tautologique du vocabulaire par l’irruption de la couleur, de la figure humaine et du décoratif. Se précise alors l’impression confusément ressentie dès l’entrée, cet arrière-goût d’un je-ne-sais-quoi de sournois, comme si on avait déplacé l’atmosphère hantée habituellement associée aux décors de châteaux victoriens pour le réactualiser au sein d’un décor de bureau tout houellebecquien.

Si le travail de Marie Cool et Fabio Balducci se teinte bel et bien par endroits d’une nuance baroque, le caractère hanté précédemment évoqué ne provient pas tant d’une référence au genre fantastique (nous avons là des objets du quotidien et des œuvres graphiques d’une grande sobriété, dont tout le travail vise justement à évacuer la référentialité) que d’une certaine intensité sous-jacente, un flux énergétique, qui nous fait éprouver le devenir de l’objet, la vie des choses plutôt que des formes, jouant le vitalisme d’Aristote ou de Bergson contre le formalisme de Focillon.
Les œuvres présentées s’offrent sur le mode de l’iceberg: la représentation s’effectue par soustraction; est donné à percevoir tout ce qui n’est pas immédiatement donné ou présent. La vision, alors, est appelée à se fait charnelle; le corps, à entrer en résonance avec les intensités.

La dernière œuvre de l’exposition est une vidéo présentée dans la salle de projection aménagée au sous-sol, où la caméra suit le trajet d’une main faisant glisser une feuille de papier vierge parallèlement aux bords de la table: la modalité du percevoir est celle qui se reconnecte à la main, qui évacue le voir oculaire, désubstantialisant le perçu pour mieux l’inscrire au cœur même du charnel. La «sauvagerie sans nom», alors, est celle de tous les possibles dont sont gros les œuvres, pré-langagière car ne s’étant pas encore actualisée en une chose arrêtée, la sauvagerie primaire à l’état de flux énergétique; en un mot: l’Urschrei.