ART | CRITIQUE

Sans fleurs ni couronnes

PFrançois Salmeron
@03 Avr 2015

Gardant cette touche extrêmement précise et délicate qui caractérise si bien son style, Katia Bourdarel nous entraîne dans un univers exclusivement féminin, à la douceur et à la fraîcheur réjouissantes, où les corps de ses modèles, débordant de vie et de sensualité, comportent une charge érotique évidente.

Si l’œuvre de Katia Bourdarel s’ancre habituellement dans des récits fantastiques, des contes de fées ou des histoires pour enfants, réactualisant ainsi des mythes, des héros ou des figures issus de l’imaginaire collectif, «Sans fleurs ni couronnes» se réfère à une réalité moins fantasmagorique, plus prosaïque, voisine de notre quotidien. Gardant cette touche extrêmement précise et délicate qui caractérise si bien son style, Katia Bourdarel ne se départit pourtant pas de tous ses thèmes de prédilection. Car, à défaut de nous conter comme autrefois les histoires du Petit Chaperon rouge, de Peau d’âne, ou la légende de Psyché, «Sans fleurs ni couronnes» nous entraîne dans un univers exclusivement féminin, à la douceur et à la fraîcheur réjouissantes, où les corps de ses modèles, débordant de vie et de sensualité, gardent une charge érotique évidente.

D’ailleurs, dans les premiers portraits de «Sans fleurs ni couronnes», on reconnaît sans peine Marjolaine, la modèle brune que l’on rencontre depuis 2006 dans les huiles de l’artiste. Sauf que le corps et les atouts de la petite brune se sont affirmés au fil du temps, et dévoilent ici des courbes et des lignes affriolantes. Torse nu, tête basculée en arrière, yeux clos, bouton de jeans défait, la modèle s’offre sans détour à notre regard. Ses seins, masqués par de longues mèches entortillées, laissent toutefois transparaître un mamelon. Ses bras relevés derrière la tête, et ses mains couvertes d’une poudre dorée, lui donnent l’allure d’un elfe. Son visage, barré par l’ombre de son nez, semble en proie à sorte de douce extase. La courbure de ses hanches, ses côtes blanches, l’ombre de ses aisselles, et la légère bosse que forme son ventre, autour du nombril, lui prêtent une grâce infaillible.

Changeant de pose, elle prend un air plus direct, plus frondeur, nous regardant cette fois-ci dans les yeux, un bras barrant son torse, se pinçant un téton. L’objet de notre désir serait-il en train de nous narguer? Marjolaine nous paraît si proche, à la portée d’une étreinte… Et pourtant! Ce bras replié devant son corps obstrue notre passion et, en empêchant son accomplissement, démultiplie notre ardeur. La nymphe, en se rendant inaccessible, comme si elle évoluait dans une autre dimension que la nôtre, hors de portée, et pourtant perceptible, se fait d’autant plus désirable.

Mais nul besoin de montrer un corps nu ou un sein pour ébranler le spectateur. La modèle peut se faire plus prude lorsque, de profil, chevelure relevée, elle plonge son visage dans un gant de dentelle noire. La touche de Katia Bourdarel a ceci de remarquable qu’elle sait traduire différentes nuances de couleurs, depuis la douce lumière venant frapper le dos et l’épaule de la modèle, jusqu’aux tons sombres de ses cheveux ou de son gant, dont les effets de transparence et les motifs et les fleurs brodés sont retranscrits avec une subtilité déconcertante. De même, dans la toile De ta nuque à tes reins, la précision avec laquelle sont exécutés les omoplates et la colonne de Marjolaine est tout à fait saisissante. Mais là où l’on fond véritablement, c’est dans le rendu des petits cheveux rebelles et du fin duvet qui se répandent donc sur la nuque de la modèle.

Puis notre muse s’émancipe des ateliers de l’artiste, et s’échappe dans les herbes folles d’une clairière ombragée. Là, loin des rumeurs du monde, à l’abri des regards indiscrets, elle rêvasse, somnole, enveloppée dans de somptueux draps immaculés. Mais l’exposition se déroule-t-elle vraiment «Sans fleurs ni couronnes» comme annoncé? Oui, si l’on se réfère à la première série réalisée en atelier, où notre modèle apparaît sans quasiment aucune fioriture (un gant, de la poudre dorée, un fin ruban noir tout au plus). Non, si l’on songe à cette série Odalisque, où notre muse porte de légères pâquerettes dans les cheveux, qui volettent comme des papillons, accompagnées d’un serre-tête noir ou d’un discret bandeau faisant office de couronne.

Le titre d’Odalisque nous renvoie quant à lui vers une tradition picturale ancienne (d’Ingres à Matisse, en passant par Delacroix, en allant jusqu’à Martial Raysse), évoquant les esclaves vierges du harem du sultan, par opposition à son épouse officielle. Les odalisques désignent donc des prétendantes asservies que les peintres représentent allongées dans des décors orientalistes.

Mais ici, si l’on retrouve bien des corps féminins nus, nonchalants, enroulés dans de formidables drapés, il nous semble que ces corps ont toutefois su s’émanciper, et jouissent lascivement de leur liberté. Car si l’on est encore subjugué par la chute des reins de Marjolaine et de sa complice blonde dans L’Attente, par ce doux duvet luisant sur leur peau délicate, et par la préciosité des petites mèches jaillissant çà et là, presque diaphanes, sous les rayons du soleil, c’est grâce à l’éblouissant traitement de la lumière que réalise la peintre tout au long de sa série.

Ce travail d’orfèvre sur les lumières, les contrastes et les textures des matériaux (pigmentation de la peau, grains de beauté, duvet, plis des draps, des oreillers) nous offrent quelques motifs enflammés. Les hanches et les épaules des modèles dans L’Attente. Les omoplates de Marjolaine endormie qui nous tourne le dos dans Petite Odalisque. Ou l’ombre fraîche dans laquelle notre nymphe s’est assoupie, à l’abri de la lumière vive que reflètent les drapés. Sous l’effet d’une telle lumière, les draps deviennent parfois incandescents, au point que toute pliure, tout motif ou toute texture du linge s’évanouit dans de purs aplats blancs. Le soleil réchauffe, irradie, charge les corps de langueur et de sensualité. L’ombre et les herbes folles, traitées dans des tonalités grises, contrebalancent cette ardeur, et apaisent notre fantasme, notre délire, de voir se jouer entre Marjolaine et sa complice des amours saphiques inavouées.

Oeuvres
— Katia Bourdarel, Sans fleurs ni couronnes #3, 2015. Huile sur toile. 130 x 89 cm
— Katia Bourdarel, Sans fleurs ni couronnes #2, 2015. Huile sur toile. 100 x 65 cm
— Katia Bourdarel, De ta nuque à tes reins, 2015. Huile sur toile. 33 x 46 cm
— Katia Bourdarel, Sans fleurs ni couronnes #1, 2014. Huile sur toile. 92 x 60 cm
— Katia Bourdarel, Le Ruban #2, 2015. Huile sur toile. 22 x 27 cm
— Katia Bourdarel, L’absence des choses #1, 2015. Huile sur toile. 120 x 120 cm
— Katia Bourdarel, Petite Odalisque, 2015. Huile sur toile. 65 x 89 cm
— Katia Bourdarel, Odalisque, 2014. Huile sur toile. 114 x 146 cm
— Katia Bourdarel, L’Attente, 2015. Huile sur toile. 89 x 116 cm
— Katia Bourdarel, Les Bijoux #4, 2014. Huile sur toile. 30 x 50 cm