ART | CRITIQUE

Sanguis / Mantis

PGéraldine Selin
@03 Mar 2003

« L’art contient en soi la force subversive de réclamer » : Jan Fabre a revêtu une armure d’acier au heaume en forme de tête d’insecte aveugle, il écrit avec son sang…

La galerie Templon présente des œuvres de Jan Fabre, artiste plasticien, metteur en scène, écrivain. On connaît ses sculptures de scarabées comme la robe suspendue, Mur de la montée des anges (1993), ou la forme informe pendue et écartelée, Angelos (1997). Le scarabée se fait messager de l’imagination et de la métamorphose pour l’humain.

L’exposition montre un ensemble de dessins, Blood Drawings (1978-2002) et des sculptures (2001-2003). Le titre de l’exposition, Sanguis / Mantis, est en fait celui d’une performance réalisée au Festival des Polysonneries à Lyon en 2001 — à la même époque, Jan Fabre préparait une pièce pour le festival, Je suis sang (Conte de fées médiéval). Certains dessins au sang sont issus de la performance dont le titre revient à la sculpture-armure portée par l’artiste.

Sanguis, « sang », Mantis, « mante religieuse ». Jan Fabre a revêtu une armure d’acier dont le heaume, évoquant une tête d’insecte, est aveugle. Il ne permet pas une vision frontale mais, grâce à des œillères, une perception latérale. L’homme s’orientera à l’oreille plus qu’à la vue. Durant sept heures, il effectuera une sorte de chorégraphie, combat de l’homme qui change, combat qui change l’humain. Il commence par se mettre à genoux devant une rangée de vieux outils pesants, en prend un, le tient en équilibre dans sa main pour un lancer aléatoire. Il le rejoint et trouve une table parmi les douze sur lesquelles sont disposés pinceaux et papier. Il se fait prélever du sang par une infirmière, puis dessine, écrit, avec son sang. Les gestes sont réitérés de façon cyclique.

Tirer de soi une énergie pour le Faire. Dans l’effectuation de chacun de ses mouvements, l’artiste peine. Chaque geste est à inventer dans ce nouveau corps. Le chevalier-insecte est entravé dans ses mouvements en tant qu’homme. Mais il expérimente le geste en tant qu’humain travaillé par l’insecte. Y compris celui de dessiner, d’écrire. « Dessiner est une métamorphose de signes qui changent d’aspect comme des insectes. Une métamorphose qui se répète tout le temps. »

Le corps guerrier-insecte se situe dans un devenir sens du corps humain. « C’est par l’oreille, par l’obscurité de ses volutes, que nous goûtons une autre forme, un autre temps, un autre lieu » (Umbraculum, catalogue d’exposition au Cloître Saint-Charles à Avignon, Actes sud). Même s’il évolue dans l’espace et le temps, le chevalier-insecte montre un corps qui n’appartient pas aux catégories physiques de l’espace et du temps, n’est pas biologique, ni médical, mais un corps artistique, porteur d’anthropologie.
Un corps dans un devenir de l’humain. « Chaque Artiste / animal seul avec lui-même comme un marin naufragé », écrit-il avec son sang. Chaque geste en art est à inventer. Le geste artistique comme mouvement dans l’inconnu fait qu’« on ne s’Habitue pas à l’Art » (autre inscription au sang).
Si Jan Fabre est « guerrier de la beauté », cette beauté n’est pas esthétique mais a valeur d’éthique. « Ce qui fait la beauté ou la force de l’art, c’est qu’il peut se soustraire. Il peut nouer de secrètes relations avec un spectateur précis. […] Je veux inspirer les gens pour qu’ils créent. […] L’art contient en soi la force subversive de réclamer. »

Jan Fabre
Je suis sang, 2002. Crayon et sang sur papier. 32 x 24 cm. Série de 15 dessins.
My body, my blood, my landscape, 1978. Crayon et sang sur papier. 21 x 29,70 cm. Série de 6 dessins.
Mes gouttes de sang, mes empreintes de sang, 1978-1982. Sang et crayon sur papier. 27,50 x 21,50 cm. 12 dessins.
Sanguis / Mantis, 2001. Sang sur papier. 32 x 24 cm. Série de 8 dessins.
Sanguis / Mantis, 2003. Métal, cuir, coton. 202 x 75 x 75 cm.
Oryctes Rhinoceros (for me), 2003. Métal, cuir, coton. 178 x 60 x 45 cm.
Vespula Vulgaris (for Marina), 2003. Métal, cuir, coton. 182 x 65 x 60 cm.