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Sakinan Göze Çöp Batar

Lorsque le spectateur s’assoit pour We do our best, le plateau est déshabillé, il montre ses monte-charges, son étage et sa grille d’accroche.
Une première femme, hôtesse vintage, vient baisser la lumière. Elle sort. Elles sont trois et elles passeront 50 minutes à apparaître et à disparaître, à s’immobiliser ou à mobiliser avec précision certaines parties de leur corps, capables de faire converger l’attention de toute une salle sur une lente translation ou une précipitation incongrue.
Interprètes exposées, Mélanie Giffard, Cynthia Koppe et Liz Santoro jouent de leur souffles, de leur tension. Fortes dans la vulnérabilité de celle qui fait face sans artifice, fragiles lorsqu’elles se trouvent contraintes à jouer pour maintenir l’attention.
Si l’on peut regretter la conversation féminine qui mêlent dans les mêmes sourires forcés hommes, art et boutiques – si l’on peut regretter tout ce qui joue sur une féminité de papier glacé — We do our best rappelle la posture complexe de l’interprète à travers la performance implacable des siennes.

Après quelques minutes de marche, le spectateur s’assoit de nouveau, dans les fauteuils rouges du théâtre cette fois.
Christian Rizzo dédie Sakinan Göze Çöp Batar à Kerem Gelebek, danseur à la subtilité précieuse.
Le titre est une parole de sagesse turque qui se traduit par c’est l’œil que tu protèges qui sera perforé — et que nous pourrions comprendre comme une mise en garde contre la protection de ce que l’on a de plus cher. Dans ce solo d’une rare élégance, le chorégraphe et l’interprète donnent à voir l’intime tiraillement de soi à soi, dans un mouvement ininterrompu qui va d’ici à ailleurs, de Here à There.

Il s’est d’abord agit de sonder l’exil, le déplacement géographique, le départ. Et un glissement de sens s’est opéré. Dansé par un autre, le solo est un exercice de corps emprunté exemplaire. Qui plus est lorsque l’autre nous ressemble, par ses traits et sa silhouette, ses postures et sa gestuelle. Le voyage mêlera dorénavant la perte de repères, la construction d’un autre chez-soi à la mise en place de soi dans l’autre, avec une douceur et une affirmation précieuse.

Le dispositif scénographique est léger: une caisse, comme une grande malle de voyage, démontable. Un sac à dos. Des lumières mouvantes composées comme souvent par Caty Olive, depuis 13 ans associée aux créations du chorégraphe. Une bande son qui superpose ou laisse se succéder fracas de moteur, musique à danser, hymne nirvanesque.
Kerem Gelebek est accroupi sur la malle. Il laisse glisser son sac avec toute la gravité des décisions réelles. Il entame alors le mouvement qui le mènera de l’installation de cailloux et lettres plastiques au démembrement de la malle, devenue portes multiples et table à disparaître. Il faut peu de chose pour que naisse un ici, quelques pierres glanées sur les chemins, la volonté de prendre un espace. La danse est le mouvement d’habiter, d’explorer. Les équilibres sont instables, les torsions sont douces, glissées. L’endroit est visité d’appuis différents, de chutes sans danger. Le corps du danseur emprunte le mouvement si particulier à Christian Rizzo et le fait sien, le fait chez-lui.

La malle ouverte, l’ici grandit. Une plante verte, une chaise, des livres. L’ici se remplit. La double hélice de la musique et de la danse entraîne celui qui regarde d’une boîte de nuit à un rituel soufi. Le frottement d’états de transe différents, d’état de danse autrement. Autour de la table, le corps s’étire et se désaxe, la tête s’absente. Un lettre est ajoutée et l’évidence est énoncée: Ici est Là, Here is There. Et, après cette inversion, après la délicate mise en valeur des ramifications secrètes qui croissent dans le territoire interne, après l’attention appuyée à soi et à l’autre, à son sujet et à son interprète; après tout, Christian Rizzo choisit le pied de nez.

De fragiles voix d’enfants transmettent à merveille l’appel lancé par Nirvana en 1991 dans Smell like teen spirit «Here we are now, entertain us». Ailleurs, nous y sommes — divertissez nous maintenant! L’exil est volontaire, il est curiosité, œil ouvert et exposé. Ailleurs est un paysage construit par celui qui le traverse. Le monde est grand comme ton œil. Ailleurs on trouve la fête, le sacré, la rage, le rituel et — comme un cadeau qui n’a pas de prix — la douceur. Merveilles de la malle déconstruite, planches devenues miroirs qui relaient la lumière et respirent jusqu’au noir.

Sakinan Göze Çöp Batar rappelle au théâtre qu’il est le lieu d’où l’on regarde. Qu’il est lieu de rapport, de relation. La pièce de Christian Rizzo est inspirée, pleine, douce. Il construit un rapport de puissance qui bat en brèche tous les bêtes rapports de pouvoir dans une création qui va à l’essentiel — la poésie politique, l’intime exposé, l’autre. Obstinément nécessaire.

A suivre :
Hortense Archambault et Vincent Baudrillez ne s’y sont pas trompés qui ont mis c’est l’œil que tu protèges qui sera perforé à leur programme pour le Festival d’Avignon 2012.