ART | CRITIQUE

@rt Outsiders, (In)habitable – Critique 1

PEvelyne Bennati
@30 Sep 2009

Pour sa dixième édition, le festival @rt Outsiders explore les environnements extrêmes: territoires devenus inhabitables, extrapolation futuriste ou vision utopique de régions terrestres encore inhabitées. Entre nostalgie d’un monde en voie de disparition et invention d’une habitabilité nouvelle…

Les environnements extrêmes sont ceux qui, anciennement habités, ont dû être abandonnés suite à une pollution majeure ou des choix économiques drastiques ou au contraire ceux qui, inhabités, peuvent possiblement s’ouvrir à une installation humaine grâce au développement des technologies, qu’ils soient terrestres (Antarctique notamment) ou extraterrestres. L’évolution de leur situation, pour les uns et les autres, a partie liée cependant avec le niveau de science et de technologie atteint (même si les conséquences sont très différentes), impliquant la mouvance de la notion d’extrême.
L’exploration de ces environnements par les artistes résonne comme une tentative de rééquilibrage de la présence humaine sur terre, voire au-delà, en réponse aux bouleversements climatique et environnementaux.

Prises dans la zone d’exclusion de Tchernobyl, les photographies de Peter Cusack (Sounds from Dangerous Places, Chernobyl, 2006-2009) désarçonnent. Elles alignent paysages et paysans immémoriaux, paniers remplis après la cueillette en forêt, épaves de l’usine et de la ville abandonnées et se montrent violemment impuissantes à exprimer la mort encore à l’œuvre, littéralement invisible. Les enregistrements effectués en lien avec chaque photo, éclairées l’une après l’autre, les incarnent ou parfois s’inscrivent en faux, notamment lorsqu’à un paysage se superpose le discret grésillement du compteur Geiger. L’installation pointe ainsi la complexité de la situation, où vie et mort s’entremêlent et l’impossibilité d’un état des lieux.
Les photographies de Yang Yi (Uprooted, 2008) sont plus directement nostalgiques, voire subtilement accusatrices: un ou deux personnages avec masque et tuba, minuscules mais ô combien visibles, sont cernés par les décombres de leur ville, détruite pour les besoins du barrage chinois des Trois Gorges et engloutie de façon anticipée (par retouches numériques) sous les eaux. Vivants, ils paraissent déjà condamnés par la destruction de leur environnement.

L’Année Polaire Internationale (2007-2008) a été marquée par la recrudescence de chercheurs sur les pôles, pour mieux connaître l’évolution de notre planète. Nul n’ignore par ailleurs les enjeux économiques et politiques de ces territoires, convoités pour leurs richesses en matières premières. Mais les artistes présentés, qui ont séjourné plusieurs semaines dans l’Antarctique, ont investi ce territoire comme une dernière utopie sur terre, une exploration par interstices d’une habitabilité certes rude mais plausible qu’ils ont physiquement expérimentée, expansion vers des territoires terrestres improbables face à la dévastation annoncée par ailleurs. Faisant sourdre l’humain par impressions et pas de côté là où seuls les relevés scientifiques –les faits– prévalent, ils ouvrent une perspective de nouveaux modes d’existence, les rendant tangibles, préalable à une adaptabilité en devenir.

L’Antarctic Sculpture Garden (2003), de petites pièces créées sur place par Stephen Eastaugh, ponctue de façon minimale un espace glacé, suggérant une promenade là où seuls les déplacements fonctionnels existent, embryon d’une place publique dans le no man’s land. Le choix d’une petite échelle face à l’immensité de l’espace, au lieu de faire disparaître les sculptures, rend celui-ci appréhendable.

L’installation de Lucy + Jorge Orta, Antarctic Village – No Borders (2007-2008) imagine un territoire sans frontière: des tentes-igloo fabriquées de drapeaux de nationalités différentes et de gants («si tous les gars du monde se tenaient par la main…») et le Passeport Universel Antarctique qu’ils ont créé transforment ce lieu inhospitalier et vide en symbole de paix universelle. Si les tentes colorées, rappelant les drapeaux de prière tibétains, semblent un vœu pieux ainsi que le Passeport, face au cantonnement avéré des hommes, l’installation est cependant un prolongement utopique du bien réel Traité de l’Antarctique (1959), l’instituant comme un sanctuaire.

Anne Brodie, elle, (Antarctica, un choice ? Rothera Collection, 2007) détourne des flacons de prélèvements en les faisant anonymement remplir par les habitants avec ce qui condense leurs sentiments à l’égard de l’Antarctique, substituant à la démarche scientifique les affects.

Les sons captés par Andrea Polli (Sonic Antarctica, 2007-2009) rendent palpables les présences humaines, alors que Catherine Rannou, en cartographiant les déplacements des hommes et de ce qu’ils génèrent (matériaux, déchets), en filmant et photographiant la vie d’une station mobile et en bricolant un improbable abri avec des matériaux de récupération, axe sur le quotidien (Colonisation 2041, 2009). Elle y associe des traces de sa recherche, par des notes numériques transmises à des correspondants choisis, comme des signaux permettant de garder le contact avec son environnement habituel (Balises numériques 32 ko, 2009).

Peter Cusack
Sounds from Dangerous Places, Chernobyl, 2006-2009. Installation sonore et visuelle.

Stephen Eastaugh
Antarctic Sculpture Garden, 2003. Photographies.

Lucy + Jorge Orta
Antarctic Village – No Borders, 2008. Tente.
Antarctica World Passport – Citizen Database, 2008.

Catherine Rannou

Colonisation 2041, 2009. Installation.

Yang Yi
Uprooted, 2008. Phtographie.

Anne Brodie
Antarctica, un choice ?, 2007.

Andrea Polli
Sonic Antarctica, 2007-2009.
Balises numériques 32 ko, 2009.

Article sur l’exposition
Nous vous incitons à lire une extension de cet article par Evelyne Bennati sur cette exposition en cliquant sur le lien ci-dessous.

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@rt Outsiders, (In)habitable – Critique 2