ART | CRITIQUE

Ron Mueck

PAurélie Wehrlin
@12 Jan 2008

La Fondation Cartier propose la première exposition en France de l’artiste australien Ron Mueck qui présente cinq œuvres créées pour l’occasion: des créatures aux proportions artificielles reproduisant l’humain jusque dans ses moindres détails. Un univers qui entraîne le visiteur vers l’irrationnel et l’effrayant.

A l’entrée de l’espace d’exposition, un homme de près de trois mètres de haut, nu et échevelé, cramponné à son tabouret, intrigue. Dans son regard de biais, se lit la crainte, l’appréhension? Pourquoi une telle peur, et pourquoi sa présence ici, devant le jardin qui apparaît au travers de la cage de verre que constitue le bâtiment de la Fondation. La vérité de ce Wild Man à la taille aberrante se loge jusque dans les moindres détails, à tel point que l’on s’attend à le voir bondir de son tabouret à chaque instant.

Face à lui dans la salle, Spooning Couple figure un homme et une femme à demi nus, d’à peine une soixantaine de centimètres, étendus sur un présentoir. La femme est recroquevillée sur elle-même. Dos à elle, les jambes de l’homme touchent les siennes, tandis que ses mains semblent s’y refuser. Leurs regards partent dans des directions différentes. Leur petite taille rend ces deux créatures vulnérables, encore fragilisées par les regards scrutateurs des spectateurs, et leur confère des airs de monstres.

Au mur est accroché Mask III, un masque haut de plus de 1,50 mètre, qui veut rendre hommage à la beauté féminine en dupliquant le visage plein et souriant d’une femme noire familière de l’artiste.

Dans la salle voisine In Bed met en scène une femme alitée de plus de six mètres de long. On est plongé dans l’intimité de cette géante dont seul le buste dépasse des draps. Sa main droite sur la bouche et la gauche sur la poitrine trahissent une angoisse, tandis que son regard se perd au-delà de la paroi vitrée de la salle.

Dans un coin, deux vieilles femmes (Two Women) se font face, mais regardent en coin dans la même direction, sans que l’on sache ce qu’elles observent. Là encore les détails créent l’illusion d’une parfaite réalité: cheveux qui se raréfient, bas de contention qui plissent sur les mollets, yeux humides et autres rides. Mais à nouveau, les faibles dimensions (à peine 85 cm de haut) accentuent l’étrangeté d’une scène déjà mystérieuse.

Ron Mueck traite de l’intime, mais aussi du cycle de la vie, où le corps s’érode. En associant la fibre de verre et le silicone, il reproduit avec un soin maniaque tous les détails qui individualisent les ses créatures: rides, poils, yeux humides, veines, boutons, couperose, taches, ongles mal coupés ou trop longs. La lourdeur apparente des corps laisse deviner les organes internes.
A la perfection de la représentation s’ajoutent celle des attitudes et des regards qui sont d’une précision et d’une justesse inouïes. Le hors champs des regards entraîne le spectateur dans l’univers de chacun des personnages, où se conjuguent la vitalité et la morbidité.
Les créatures gigantesques nous ramènent à la modestie de notre condition humaine, tandis que les miniatures, livrées comme des cobayes à nos regards, nous procurent une sensation de puissance démiurgique.
Par leur excès réalité, et plus encore par leur défaut de réalité dû au jeu des proportions, ces sculptures dérangent le spectateur qui, tantôt trop petit, tantôt trop grand, perd ses repaires et sa place dans le monde.

Ron Mueck
Spooning Couple, 2005. Matériaux divers. 14 x 65 x 35 cm.
Mask III, 2005. Matériaux divers. 155 x 132 x 113 cm.
Two Women, 2005. Matériaux divers. 85 x 48 x 38 cm.
In Bed, 2005. Matériaux divers. 162 x 650 x 395 cm.
Wild Man, 2005. Matériaux divers. 285 x 162 x 108 cm.

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