DANSE | CRITIQUE

Rien qu’une ampoule dans l’obscurité du spectacle

PCéline Piettre
@11 Fév 2009

Drôle et émouvante, unanimement applaudie, la dernière création de Georges Appaix, ce « paresseux » de la scène artistique comme il se définit lui-même, défraîchit le vieux plancher du TNC. Un premier pas vers la transition annoncée ?

Le Théâtre national de Chaillot nous avait promis une saison inédite, ouverte sur la scène contemporaine dans toute sa diversité, perméable à la transdisciplinarité ; une saison défraîchie, un coup de jeune ! Georges Appaix tombe donc à point nommé pour opérer une transition que Blanche Neige de Preljocaj et Good Morning, Mr Gershwin des nouveaux directeurs associés Montalvo et Hervieu ne laissaient plus espérer. Avec Rien qu’une ampoule dans l’obscurité du spectacle, le théâtre parisien  — dans sa vocation récente de vitrine de la danse — souffle un vent de changement. Non pas une bourrasque mais une bouffée d’air, une brise légère chargée de poésie et d’irrévérence. Non pas une révolution mais une facétie joyeuse habilement préservée des clichés où les mots s’entremêlent à la danse dans un mouvement continu.

Le chorégraphe marseillais n’est pas un bleu, un de ses expérimentateurs sans filet dont on peut craindre l’impact sur des spectateurs peu habitués aux pratiques les plus contemporaines. Monsieur Appaix sait y faire avec son public. Et a déjà eu maintes fois l’occasion de le prouver, récoltant à chaque pièce, d’Erre de trois en 1991 à A Posteriori en 2006, un franc succès. Ce parcours sans faute, il faut peut-être l’attribuer à quelques talents maison, à cet art des situations absurdes et du quiproquo cher aux burlesques — les façades du décor qui s’écroulent ici, menaçant gentiment les interprètes, sont un emprunt direct au Cadet d’eau douce de Buster Keaton ; mais aussi — et surtout — à l’invention d’un langage neuf, poétique et sautillant, né dans l’improvisation, consolidé par une écriture rigoureuse et un jeu d’acteur sûr. Chez Appaix, le texte comme le corps, se cherche, tâtonne, fait marche arrière, tourne en boucle ou sur lui-même, virevolte pour s’abandonner finalement à l’instant. Toujours dans un entre-deux, instable, la danse est une réaction immédiate aux mots.

Avec Rien qu’une ampoule dans l’obscurité du spectacle, le chorégraphe et son équipe de trublions plantent eux même le décor d’un théâtre du corps où va se jouer la reprise à plusieurs voix d’Une question de goût, solo sur l’acte créateur écrit par Georges Appaix lui même. Au commencement, une ampoule capricieuse, seule, occupe la scène. A partir de cette étincelle « divine », la pièce va se construire sous nos yeux, de l’édification du décor au placement des protagonistes et à l’avènement du texte, entre dérision et émotion, rythmée par des va-et-vient constants entre la scène et les coulisses — avec cette dramaturgie des entrées et des sorties propres au chorégraphe. Le corps se libère, les voix et les mots s’emmêlent les pinceaux, la langue fourche et le rire fuse quand Jean Paul Bourel, juché sur une chaise, déclare le plus simplement du monde « Je fais le pamplemousse, j’agrume ».

Avec Appaix, donc, le risque est minime pour les programmateurs mais le plaisir reste intact. Le public arrache à la force du poignet un quatrième rappel. Au même moment, de l’autre côté de Paris, au Théâtre de la Ville, Maguy Marin et son Turba déchaîne aussi les foules, mais dans un autre registre. Excédés, deux spectateurs montent sur scène pour singer les interprètes, la chorégraphe répond à cette intrusion par l’arrêt définitif du spectacle. Devant une réaction aussi extrême de la part de l’auditoire, on peut se poser la question de la survie d’une danse expérimentale au sein de l’institution — déjà difficilement intégrée — et de son acceptation par le public. Espérons que Georges Appaix et Maguy Marin pourront continuer à se partager les planches,  accueillant tout à la fois la légèreté virtuose de l’un et la profondeur, l’engagement et la force d’innovation de l’autre.

— Texte, mise en scène : Georges Appaix
— Interprétation : Georges Appaix, Séverine Bauvais, François Bouteau, Jean-Paul Bourel, Wendy Cornu, Sabine Macher, Gill Viandier
— Lumière : Xavier Longo
— Son : Olivier Renouf
— Costumes : Michèle Paldacci et Tristan Bezandry au Petit Atelier
— Musique : extraits de Tim Berne, Ornette Coleman, Lou Reed, Marc Ducret, Otis Redding