ART | CRITIQUE

Rétrospective

PMuriel Denet
@12 Jan 2008

Cette rétrospective d’une grande figure de l’Arte povera insiste sur l’importance du paradigme indiciel dans son œuvre: l’empreinte, la trace lumineuse, ce contact charnel élémentaire, renoué avec la matière, brute et sauvage, du minéral et du végétal.

Au sein de l’Arte povera, Giuseppe Penone fut celui qui s’engagea dans un véritable corps à corps avec cette nature dont l’homme moderne semblait alors se couper définitivement, et qui devenait du même coup la raison d’un ressourcement de l’art. La rétrospective du Centre Pompidou, outre qu’elle remet en présence de quelques pièces majeures, rappelle l’importance fondamentale du paradigme indiciel dans l’œuvre. L’empreinte y est comme la trace lumineuse de ce contact charnel élémentaire, renoué par l’artiste, avec la matière, brute et sauvage, du minéral et du végétal.

Un moulage de la main de l’artiste est ainsi greffé, dès 1969, au tronc d’un arbrisseau. La main de bronze sera contournée, englobée, avalée par la croissance végétale. Le corps de l’artiste laisse quant à lui une trace bien plus précaire de son passage dans un monticule de feuilles de buis (Souffle de feuilles, 1979-2004). L’absence et l’invisible, l’éphémère et l’impalpable, voilà ce à quoi l’artiste s’attache à donner corps.

Ce sont, par exemple, tous ces déplacements dans l’espace, qui le sculptent et lui donnent vie, sans rien en retenir. C’est ainsi le balayage du regard qui le scrute, les battements de paupières qui l’accompagnent, que Pénone déploie en un vaste panorama au fusain : les traces sont plus fictives que réelles bien sûr (Paupières ( paupière gauche), 1977). À l’instar du souffle, qui semble médusé en de grandes jarres de terre, sur le corps ventru desquelles s’imprime, dans une évocation érotique de cette fusion avec la matière, le corps de l’artiste (Souffle, 1978). L’œuvre est en suspens, entre empreinte, témoin de l’acte et du contact, et métaphore. Ainsi du vent, qui soulève feuilles et branchages, fossilisés dans le bronze (Peau de feuilles, 2000), ou plisse de grandes peaux rouges, qui, immobiles, n’en paraissent pas moins claquer comme des drapeaux (Peau de cèdre, 2001).

C’est encore le temps qui fuit, mais dont la nature conserve le passage, dans la croissance des végétaux, les sédiments ou l’érosion des pierres dans le lit des rivières, et dont Penone réinvente la trace dans un mimétisme époustouflant (Être fleuve). Depuis les premières interventions à même la nature, dont il ne reste aujourd’hui que les empreintes photographiques, et ce travail méticuleux d’archéologue du minéral et du végétal, en quoi l’artiste se transforme encore quand il extrait de lourds madriers usinés l’enfance des arbres qu’ils ont été, Penone s’est peu à peu attaché à transmuter ces approches élémentaires en usant de matériaux nobles : marbre, cristal, bronze, soie, or. Mais le geste élégant, proche de celui de la sculpture traditionnelle, prend à revers les qualités qu’elle leur reconnaissait. Le marbre se fait diaphane, le cristal d’une opalescence épaisse, et le bronze végétal.

Malheureusement, le cloisonnement par séries, la promiscuité des œuvres, empêchent leur respiration, si chère à l’artiste. Du coup, l’esthétisation rampante d’un geste qui fut élémentaire en devient presque étouffante. Et fait regretter la parcimonie d’une exposition en galerie, comme chez Marian Goodman, l’an dernier.

Giuseppe Penone
Développer sa peau/pierre, 1968. Pierre, empreinte de doigts gravés, photos.
Alpes maritimes. En poussant il soulèvera le grillage, 1968. Arbuste, métal. 120 x 120 x 120 cm env.
Alpes Maritimes. J’ai entrelacé trois arbres, 1968.
Alpes Maritime. L’arbre continuera de croître sauf en ce point, 1968.
Alpes Maritime. Mes années reliées par un fil de cuivre, 1968.
Alpes Maritime. L’arbre soulèvera le grillage, 1968.
Alpes maritimes. Ma hauteur, la longueur de mes bras, mon épaisseur dans un ruisseau, 1968. Bassin en ciment, empreintes. 175 x 160 x 30 cm env.
Pain alphabet, 1969-2003. Pain, lettres en acier.
Livre de cire : une minute et cinquante secondes, 1969. Cire, mèche.
Tapis, 1969. Cire, mèche.
Arbre de quatre ans, 1969. Bois.
Répéter la forêt, 1969-2004. Bois.
Branche parallélépipédique – Hommage à Malevitch, 1969. Photo noir et blanc.
Arbres et pierres, 1969. Photo noir et blanc.
Arbres et pierres, 1969. Photo noir et blanc.
– 67, 68, 69, 1969. Photo noir et blanc.
L’arbre poursuivra sa croissance sauf en ce point, 1969. Photo noir et blanc.
Renverser ses yeux, 1970. Séquence de 7 diapositives.
Renverser ses yeux, 1970. Livre, lentilles de contact-miroir.
Développer sa peau, 1970. Séries de photos noir et blanc.
Les branches de l’arbre+1, 1971. Photo noir et blanc.
Développer sa peau/doigts, 1971. Photomontages sur miroir.
Livre, poussière, piège, main, 1972. Photos plastifiées.
Thorax, 1972. Plâtre, projection.
Pied, 1972. Plâtre, projection.
Dos, 1972. Plâtre, projection.
Yeux-autoportrait, 1973. Plâtre, projection.
Gants, 1972. Gant en latex, deux photos couleur.
Souffle de feuilles, 1979-2004. Feuilles de buis, empreinte du corps de l’artiste.
Études pour souffle d’argile, 1975.
Paupières (paupière gauche) , 1977. Fusain sur papier marouflé.
Noir absolu d’Afrique, 1978-1979. Granit.
Courges, 1978-1979. Bronze.
Pommes de terre, 1977. Bronze, pommes de terre.
Souffles, 1978. Terre cuite.
Griffures d’ongle, 1997-2004. Papier, plâtre.
Anatomie, 1993-2000. Marbre de Carrare.
Ongle et bougies, 1984-1994. Verre, bougies.
Propagation, 1995. Paraffine, cristal, plexiglas, dessin, eau.
Être fleuve 4, 1995-1996. Pierre naturelle et pierre taillée.
Arbre des vertèbres, 1996. Plâtre, cristal, crâne.
Être fleuve 5, 1998. Pierre naturelle et pierre taillée.
Ombre de terre, 1999. Terre cuite, bronze.
Peau de feuilles, 2000. Bronze.
Peau de cèdre, 2001. Cuir, or.
L’empreinte du dessin et épine d’acacia, 2001-2002. Épines d’acacias, soie, fusain.
Dépouille d’or sur épines d’acacia, 2001-2002. Épines d’acacias, soie.
Respirer l’ombre, 2000-2003. Cages métalliques, feuilles de laurier, bronze.
Peau de marbre et épines d’acacia, 2002-2004. Marbre de Carrare, épines d’acacias, soie.
— Cèdre de Versailles, 2002-2003. Bois. 600 x diam. 170 cm.