ART | EXPO

Retour sur l’abîme

10 Oct - 11 Jan 2016

Réunissant artistes contemporains et artistes d’hier, approche documentaire et création actuelle, le 19 Crac revisite le génocide nazi en soulignant son impact sur les consciences d’aujourd’hui. Il s’agit donc d’opérer, à travers les images et les pratiques culturelles, un mouvement double: un exercice de mémoire, et une réflexion sur le temps présent.

Adel Abdessemed, Shimon Attie, Miroslaw Balka, Yael Bartana, Henryk Beck, Thierry Bernard, Sylvie Blocher, Christian Boltanski, Walerian Borowczyk, Jean-Marc Cerino, Pascal Convert, Dominique Dehais, Joël Desbouiges, Fred Deux, Harun Farocki, Pierre Faucher, Otto Freundlich, Petr Ginz, Felix Gonzales-Torres, Ulrike Grossarth, Colette Hyvrard, Elzbieta Janicka, Enrique Jezik, Magdalena Jitrik, Michel Kichka, Serge Kliaving, Rosemarie Koczÿ, Guillermo Kuitca, Carlor Kusnir, Serge Le Squer, Izraël Lejzerowics, Yudith Kevin, Odile Maarek, Maryan (Pinchas-Burstein), Ingacio Rodriguez Minaverry, Jacques Monory, Deimantas Narkevicius, Felix Nussbaum, Krysyna Piotrowska, Charlotte Salomon, Wilhelm Sasnal, Bruno Schulz, Gela Seksztajn, Joseph Steib, Jonasz Stern, Ceija Stojka, Wladyslaw Strzeminski, Benjamin Swaim, Théo (Théodor Wagemann dit), Luc Tyymans, Anthony Verot, Wolf Vostell, Emil Weiss
Retour sur l’abîme

Retour sur l’abîme évoque, à travers un certain nombre d’œuvres, une des tragédies fondamentales du XXème siècle européen: le génocide des communautés juives et tsiganes d’Europe il y a 70 ans lors de la seconde guerre mondiale. L’exposition présente à la fois des œuvres d’artistes juifs assassinés par la machine de destruction nazie, des victimes potentielles en tant que « malades mentaux » et des artistes contemporains qui abordent le génocide. Ces œuvres qui questionnent l’absence et la disparition, la perception, la représentation et le génocide, en figurant les victimes et les bourreaux, portent sur l’enfouissement de cette tragédie dans l’ordinaire du présent. En cela elles s’intéressent à la persistance ou au recouvrement de ses traces et indices dans notre présent et notre mémoire collective.

Le génocide nazi est dépeint par des mises à l’index puis des autodafés d’œuvres et de livres qui soulignent la stigmatisation et l’exclusion des êtres en amont de leur «limination». Un tel génocide connait un prélude avec le programme T4 d’extermination des handicapés mentaux, puis une acmé avec le programme d’extermination des Einsatzgruppen et leurs auxiliaires. Programme qui se déploie à une échelle quasi industrielle avec l’instauration des camps d’extermination, il se clôt avec
la libération des camps d’Auschwitz-Birkenau et Dachau.

Reste dans la culture occidentale un trauma, une béance qui interroge le corps social et culturel de l’Europe. Ces blessures et ces émotions restent vivaces de nos jours, on ne peut manquer de faire retour sur les linéaments antérieurs à l’histoire, car ils en constituent le terreau: le développement de massacres coloniaux en lien avec une perception du monde à l’aune d’une idéologie fondée sur l’inégalité raciale et culturelle des peuples, le cataclysme de la première guerre mondiale avec l’industrialisation de la guerre et les massacres de populations civiles. L’émergence dans les consciences du génocide des populations juives et tsiganes n’est pas immédiate. Elle émerge et se détache progressivement de l’univers concentrationnaire, de même que les massacres sont aussi apparus peu à peu.

L’exposition se propose de montrer à travers un choix d’œuvres ce qu’il en est de l’art à l’épreuve du génocide. Une part documentaire révèle la contiguïté de l’ordinaire et du barbare dans le développement illimité de la violence dans l’espace et le temps. Temps d’une tragédie qui s’ouvre avec la nuit de cristal à Berlin et se conclue avec la défaite du nazisme.

L’exposition comportera plusieurs espaces construisant ce qui est à la fois un parcours historique reflet du présent du génocide, et notre propre présent. Elle vise également à restituer un paysage du désastre et son écho dans les interstices du présent. En rappelant à la mémoire d’artistes qui périrent durant le génocide et d’autres qui en furent les contemporains, l’exposition dresse une cartographique de l’abîme en polarisant sa complexité et ses intrications. Les bourreaux peuvent alors accompagner les victimes, l’histoire se perçoit parfois comme une expérience de l’extrême dans l’humanité.

Seront associés des artistes témoins ou victimes, et des figures de l’art d’aujourd’hui. S’il s’agit de dévoiler les effets de persistance et d’altération que des événements traumatiques fondamentaux peuvent avoir dans notre histoire, l’exposition vise également à nous confronter à des creux, à un au-delà de l’abîme entrouvert: les symptômes et marques du génocide réactivés de nos jours, les récidives possibles, la résurgence des processus de configuration de communautés, pour en faire d’éventuels boucs-émissaires, l’utilisation à des fins politiques des différences culturelles et religieuses, les politiques d’exclusion et d’élimination et enfin la réapparition de l’ethnicisation des différences.

Les avertisseurs d’incendie sont toujours des voix faibles qu’il est facile de ne pas entendre. Telles les lucioles, leur lumière est fragile et il faut prendre le temps d’y prêter attention. Ces œuvres interrogent nos mémoires, les ambivalences de nos perceptions, les non-dits de l’histoire et les points aveugles que portent pourtant les images. Elles sont des stèles qui cristallisent dans notre présent le retour des ombres. Mais elles ne font pas barrage aux trains de nos désastres. Elles signalent, révèlent et mettent à nu. Elles dévoilent nos occultations et les troubles de nos mémoires. Le reste est l’affaire des hommes. Notre affaire.

Délibérément l’exposition touchera à tous les domaines artistiques (arts visuels, cinéma, musique et littérature). Elle intégrera des réflexions philosophiques et politiques que cette tragédie a suscitées tant en ce qui concerne sa généalogie que ses conséquences pour notre humanité.

Commissariat
Philippe Cyroulnik, Directeur du 19, Crac, et Nicolas Sulapierre, Directeur des musées de Belfort