ART | EXPO

Retinal Accounts

11 Sep - 11 Oct 2014
Vernissage le 11 Sep 2014

Le temps d’une exposition, Ryan Gander réactive la magie de l’art comme illusion du réel. Cette potentialité lui permet de construire un monde parallèle, jouant d’artifice à travers les œuvres, qui sont autant de vecteurs d’une narration en mouvement, que le spectateur complète à loisir. Chaque œuvre est l’amorce d’un récit.

Ryan Gander
Retinal Accounts

Chaque exposition de Ryan Gander se construit à partir de juxtapositions, de mises en relations, d’associations, que l’on ne relie pas forcément au premier regard: l’artiste attache beaucoup d’importance à la distance séparant les choses, les œuvres, car elle produit selon lui certaines dynamiques et évite tout didactisme. Le dispositif d’exposition crée une situation dans laquelle le spectateur est préalablement intégré et ses questionnements sollicités. Chaque projet d’exposition déploie le recto et le verso d’une pensée sinueuse, faite de mises en abîme d’un esprit (post) conceptuel.

Le parcours se dessine à partir d’éléments autobiographiques, d’anecdotes populaires, de références à l’histoire de la modernité, avec toujours en toile de fond une réflexion sur la place de l’artiste. Les conditions de production des formes et du discours autour de l’art prennent chez Ryan Gander une tournure narrative mi-fictionnelle mi-réelle: chaque œuvre est l’amorce d’un récit sans contour préétabli ou signature particulière.

«Retinal Accounts», sa nouvelle exposition, raconte différents cadrages, points de vues et perspectives à partir de jeux et d’équations fictionnels. L’installation Your cognitive dissonance, 2014, présente une reproduction à échelle réelle du coin inférieur gauche de l’œuvre de Rembrandt intitulée L’anatomie du Docteur Nicolaes Tulp de 1632. Le tableau de Ryan Gander est placé au mur dans les mêmes proportions que l’original. Cette partie de la toile, abstraite et foncée, a été réalisée dans un style ultra réaliste par un faussaire.

Le titre de la pièce fait référence au phénomène de dissonances cognitives résultant d’un désaccord entre attitude et comportement. Ryan Gander crée ici un dispositif dans lequel il introduit des incidents qui construisent l’œuvre: on retrouve les éléments récurrents dans son travail comme les rebonds temporels (le XVIIème siècle et aujourd’hui), le recentrage d’un détail ou la disparition de tout le reste, l’apparente simplicité de la pièce dissimule des histoires entremêlées d’un système plus vaste, enfin le statut d’auteur versus la pratique du faussaire (on sait l’importance de la signature chez Rembrandt).

Le principe des trois nouvelles sculptures de la série initiée en 2012, The way things collide est de confronter deux éléments des plus difficiles à associer d’un point de vue logique ensemble. L’artiste sollicite le spectateur afin qu’il puisse créer ses propres combinaisons narratives originales. Aucune des sculptures taillées dans un bloc en bois ne semble achevée car certaines parties restent encore brutes. Les objets représentés font partie de l’univers quotidien et leur collision par assemblage forcé crée une autre réalité. Stimulant notre perception The way things collide est le réceptacle pour d’autres histoires à inventer.

Autre manière de regarder ou de raconter proposée encore avec Viewing with culturally preoccupied eyes (17:31), 2014 qui est une photographie panoramique noir et blanc fragmentée en quatre parties. Chaque élément est encadré, l’ensemble représentant une nature morte des recherches de l’artiste pour la création d’un moule de brique comme unité multifonctionnelle. Sorte d’arrêt sur image documentant à l’échelle 1:1 un projet en cours rêvé par Ryan Gander et élaboré dans son atelier.

La forme répétitive du dispositif se déplie et met en abîme le sujet lui-même. Chaque projet est déjà une œuvre constituée et reste néanmoins une œuvre en devenir. Viewing with culturally preoccupied eyes est le véhicule d’un vaste ensemble de références et de réflexions que l’artiste trame sur le mode d’associations.

Please be eager-It’s a picture of us all in bed in a house called Saxmundham. We’ve got a purple door. It’s a sign that says Saxmundham, 2013, raconte une histoire privée, retranscrivant un moment intime partagé par l’artiste avec sa famille. Il s’agit d’une palette de verre utilisée lors de la réalisation d’une toile que garde l’artiste dans ses archives. Encore une fois, il invente une autre forme de transmission: la transcription visuelle est indirecte puisque il ne reste que la palette de couleur utilisée pour immortaliser cet instant. Le spectateur ne verra pas cette image, mais partagera avec l’artiste le processus de construction de l’œuvre. A partir de cette forme abstraite le spectateur pourra imaginer son propre récit, se remémorer peut-être ses propres souvenirs.

Your Romanticism, 2014, joue aussi de cet effet de présence/absence. Les chaussures de sport de l’artiste ont été moulées et une sculpture en bronze les reproduisant a été réalisée. Disposée au sol, cette œuvre est l’élément d’un scénario possible, plus autobiographique. Ryan Gander utilise l’architecture même de l’espace d’exposition comme des brèches narratives qu’il investit d’œuvres ressemblant à des personnages fictionnels.

Autre dispositif spatial et amorce d’un récit, Two hundred and sixty nine degrees below every kind of zero, 2014 et Two hundred and sixty eight degrees below every kind of zero, 2014 sont des ballons noirs en fibre de verre qui semblent être en lévitation au plafond. Si le titre se réfère au point d’ébullition de l’hélium, le plus bas de tous les éléments connus, ces pièces font surtout allusion à un ensemble d’œuvres intitulées Culturefield. Ryan Gander a inventé ce mot pour décrire un lieu imaginaire qui soit un espace parfait de recherche, de discussion et de production. Les ballons semblent partir ailleurs, s’échapper peut être vers cet espace fictif de Culturefield. L’installation nous renvoie au monde de l’enfance mais Ryan Gander se plait à l’idée que le spectateur devine cet univers parallèle sans le voir.

Autrement existentielle, l’installation On display (Alchemy Box # 28), 2011 se présente sous la forme d’un boîtier d’alarme antivol discrètement fixé prés du plafond de la galerie, dans le coin le plus proche de l’entrée de l’espace, contenant des objets et des articles de la collection de l’artiste sur le thème de «protéger son périmètre». A proximité de l’alarme, un transfert de texte au mur liste tous les éléments renfermés dans la sculpture.

Peu à peu, d’exposition en exposition, le vocabulaire de l’artiste s’enrichit et le spectateur, s’il a confiance, peut parcourir un territoire de plus en plus vaste, rigoureux et articulé. Il aurait tort de ne pas y croire car le premier à douter de son pouvoir est Ryan Gander lui-même. C’est avec une certaine vision de l’art et au regard des échecs de la modernité ou du cynisme d’aujourd’hui qu’il questionne l’honnêteté et l’éthique de l’artiste.

The poetics of Gig, 2012 est une petite photographie représentant Pierre Huyghe de dos, regardant son travail lors de l’installation de son exposition au musée Tamayo de Mexico en 2012. Avec respect, Ryan Gander capture ce moment d’introspection d’un artiste d’une grande intégrité, à la fois publique et privé.

A travers diverses formes, plans d’urbanistes, architecture, contes pour enfants, langage, performances ou installations spatio-sensorielles, Ryan Gander repense le monde qui l’entoure, avec sérieux, humour et poésie tout à la fois. Des espérances utopistes collectives aux anecdotes de notre quotidien, il nous oblige à mieux regarder afin de créer de nouveaux développements.

La dernière pièce de l’exposition, And what if no one believes this truth, 2014 calendrier réalisé à partir de dessins, photographies et notes extraites du carnet de travail de l’artiste, témoigne de cette interaction entre une œuvre et son regardeur qui se l’approprie chaque jour.-