LIVRES

Repenser l’art et son enseignement

Analyse critique de l’enseignement de l’art tirée de la double experience de Fred Forest, professeur et artiste : système figé et élitiste, absence d’ambition esthétique, manque de soutien durable à la création, etc. Autant de causes à une crise nationale qui dépasse le cadre de l’art.

— Éditeur : L’Harmattan, Paris
— Année : 2002
— Format : 21,50 x 13,50 cm
— Illustrations : aucune
— Pages : 270
— Langue : français
— ISBN : 2-7475-3409-X
— Prix : 23 €

Les sites de l’artiste : www.webnetmuseum.org, www.fredforest.org et impertinent.info

Préface
par l’inspecteur Columbo (pseudonyme d’un inspecteur à la création artistique du ministère de la Culture et de la Communication, tenu à l’obligation de réserve. « La France est tout de même le seul pays doté de fonctionnaires officiellement appelés « Inspecteurs à la création artistique » ». Les maîtres censeurs, Elisabeth Lévy, Plon, 2002, p. 198)

Si l’on attend de cet ouvrage un manuel proposant un mode d’emploi pour un programme ou des méthodes pédagogiques sur l’enseignement de l’art, mieux vaut le refermer immédiatement. Si I’on cherche à s’informer sur l’esprit et les conditions dans lesquels s’exerce l’enseignement de l’art dans les écoles d’art qui le pratiquent en France, sous l’égide du ministère de la Culture, on pourra le parcourir chez le premier libraire venu, puis le remettre soigneumment en place sur son étagère. Si l’on recherche, par contre, des informations inédites, des idées roboratives et prospectives, des partis pris passionnés, des critiques percutantes, des suggestions inattendues, des propositions constructives, un brin de bon sens, de la clairvoyance, une foi inébranlable dans le futur de l’art et de son enseignement… alors il n’y a pas de doute : il faut faire de cet ouvrage son livre de chevet ! Les Français feignent soudain de s’étonner qu’un séisme a fait trembler le sol sous leurs pieds. Ils sortent de vingt années de torpeur pour constater que la société française, tout entière, est à réformer (à repenser). Cet ouvrage arrive à point nommé pour entériner la faillite d’un système en crise. Ce livre a pour premier mérite de constituer un vade-mecum utile pour tous ceux qui viennent d’être appelés par les urnes à prendre en charge la responsabilité du pouvoir. Messieurs les élus du suffrage universel : il va falloir désormais retrousser vos manches, rendre concrètes vos promesses. Le coup de la République en danger et de la contestation du suffrage universel ne peut se répéter impunément à chaque scrutin. Vous êtes maintenant au pouvoir; et qui plus est nantis de la légitimité démocratique acquise par les urnes. Il s’agit désormais de faire vos preuves. Non seulement de manifester, par des paroles la sincérité de vos intentions, mais d’avoir surtout la capacité de les transformer en objets concrets. Ce qui est un tout autre problème. Chaque secteur de la vie professionnelle et sociale nécessite, pour lui-même, en France, et sans tarder, cet effort de réflexion et surtout sa traduction dans des faits tangibles. Ce livre rédigé par un artiste non seulement vous offre une analyse sans complaisance de la situation, mais il esquisse de nouvelles orientations. Il vous invite à entreprendre, sans tarder, une réforme en profondeur des enseignements de l’art. La société française avait perdu ses repères ? Sous le coup de tonnerre et l’électrochoc d’une élection présidentielle aux résultats inattendus au premier tour, elle est mise au défi de retrouver ses marques. De les retrouver dans différents secteurs d’activité, livrés jusqu’alors à la dérive d’une somnolence coupable, si ce n’est au laxisme, à la complaisance, voire au discrédit du politique, à la partialité de l’information et à sa manipulation. Il serait vain de se lamenter de façon incantatoire sur les conséquences de cette crise, sans essayer d’en analyser avec lucidité, et surtout honnêteté, les causes, et sans désigner du doigt ceux qui au premier chef en porte les premiers la responsabilité. Toutes les crises ont leur bon côté, à condition que des enseignements pertinents en soient rapidement tirés et que soient mises en œuvre, sans délais, des mesures concrètes et courageuses. Pour survivre, la France ne peut désormais que devenir un vaste chantier. Cet essai qui touche au domaine très spécifique de l’art et de ses enseignements est au cœur du problème. Il est au cœur du problème, car il souligne l’importance de la formation dans un domaine aussi fondamental que celui du symbolique et de l’imaginaire collectif et le rôle moteur que cette symbolique joue, et doit jouer, dans une société, pour son équilibre durable et son développement harmonieux… En janvier 2002, comme le veut la tradition en période électorale, la ministre de la Culture, pur produit de l’ENA, publie un livre dans lequel elle milite activement pour l’aide à la création et affiche, sans être à une contradiction près… une priorité pour l’éducation artistique [Un choix de vie, Catherine Tasca, Pion, Paris 2002 (15,95 €, c’est nous qui soulignons, puisque la culture n’est pas une marchandise paraît-il ?)… c’est tout au moins ce qu’affirmait Madame la ministre qui, de toute évidence, n’était pas à une contradiction près…]. Voilà ce que pense Emmanuel de Roux de ce brillant plaidoyer, dans le journal Le Monde :

« … Quant aux interrogations posées en ce début de siècle, qu’elles soient institutionnelles ou existentielles, elles sont à peine évoquées : la nécessaire réforme d’un ministère asphyxié par une croissance accélérée au cours des deux dernières décennies, la balkanisation de la culture, la modification profonde du statut de l’art et de l’artiste dans notre société, la déferlante du modèle américain (voir le rapport Quémin…). Imperturbable, la ministre de la Culture continue de célébrer les vieilles liturgies du XXe siècle dans une langue morte. Pourtant, les incantations, fussent-elles pieuses, ne suffisent plus. Même à ceux qui partagent la mëme vision du monde » [« « La liturgie culturelle » de Catherine Tasca », Le Monde, 17 janvier 2002]. La très officielle (et combien sinistre dans sa mise en page) Lettre d’information du ministère de la Culture et de la Communication rend compte de l’intervention de la ministre au 3e congrès interprofessionnel de l’art contemporain et écrit sous le paragraphe dévolu à l’éducation artistique :

« Catherine Tasca a évoqué la modernisation de notre système d’enseignement artistique, la prochaine mise en place d’un nouveau statut des professeurs des écoles nationales d’art, le nouveau statut juridique pour les écoles nationales d’art et le plan à cinq ans pour le développement de l’éducation artistique à l’école ».

Quand sur le terrain on juge de l’état de paupérisation dans lequel se trouve notre système d’enseignement de l’art et de son archaï;sme, on constate toute la distorsion qui peut exister entre, d!une part les effets d’annonce d’un ministre en exercice (quelques mois avant les élections … ) et, dautre part, la situation extrêmement préoccupante de ce qui est enseigné dans nos écoles d!art à l’heure actuelle. À ce jour : la modernisation du système de l’art est inexistante au plan des méthodes et des contenus. Le nouveau statut des professeurs avance avec une lenteur exemplaire. La ministre, de toute évidence, préfère en guise de réponse aux revendications du corps enseignant leur envoyer des compagnies musclées de CRS, si ces derniers d!aventure ont la malencontreuse idée de venir manifester sous ses fenêtres au Palais Royal. Quant au développement de l’éducation artistique à l’école, c’est un vœu pieu que l’on ressort régulièrement des cartons. Un mythe qui relève plus du fantasme entretenu que de réalisations significatives et concrètes sur le terrain.

« L’absence d’un projet de société pour la culture, d’idées novatrices et fédératrices, est ce qui caractérise le plus l’action culturelle menée depuis dix ans. Un comble dans un pays qui fit très tôt de la culture une affaire d’État. Selon un ancien directeur du ministère de la Culture, le constat est celui d’une crise. Le discours des politiques est limité à : nous militons pour la diversité culturelle. Ce qui montre bien l’appauvrissement du projet. L’atonie de l’administration de la rue de Valois est un fait constaté par tous. On assiste à un discours incantatoire qui donne l’impression qu’on ne fait que gérer l’existant, sans qu’aucune initiative soit prise, remarque Claude Mollard, inventeur de l’ingénierie culturelle et conseiller auprès du ministre de l’Éducation Nationale Jack Lang. » [« La crise politique de la culture », Beaux Arts Magazine, n° 215, avril 2002]

Une réaction épidermique pourrait nous faire considérer que le témoignage de Fred Forest est une position individuelle et partisane, tant les dysfonctionnements qu’il dénonce paraissent multiples et condamnables. À y regarder de plus près, il n’en est rien : son témoignage recoupe, terme pour terme, les positions prises par un collectif d’enseignants l’A&T et, en élargissant, les 1200 signataires de la pétition « Appel aux artistes ». [Pétition Appel aux artistes à l’initiative du GIGA, du CAAP et de Jeune création, sous la signature collective « groupe du 21 décembre »]

À savoir:
— les nominations arbitraires, le manque de transparence, le manque de concertation;
— la nécessité d’une réactualisation d’études trop anciennes;
— l’immobilisme et le maintien, à quelque chose près, du vieux système sclérosant de l’Académie;
— l’absence d’une véritable volonté prospective d’innovation et de restauration valorisant les enseignements artistiques;
— la situation pitoyable des artistes français, faute d’un soutien adéquat, dans le contexte international.

Vu de l’extérieur, on pourrait penser aussi qu’il s’agit là de la part de Forest d’un règlement de compte contre une institution qui l’aurait mal aimé ? Ce n’est nullement le cas. Tous les renseignements recueillis concordent sur le fait que l’artiste a été un professeur apprécié par ses étudiants, un professeur consciencieux, entreprenant et innovant, entretenant les meilleures relations avec ses collègues et même avec une adnùnistration qui l’a employé, plus de quinze ans durant… avec une notation professionnelle, d’une année sur l’autre, proche de 20/20 !

L’auteur de ce pamphlet n’est pas, non plus, un artiste (ni un professeur…) tout à fait comme les autres. C’est un artiste de référence, pionnier dans le domaine de l’art vidéo, celui des expériences de presse, de la communication technologique appliquée aux champs de l’art et du Net-art. Il est à l’origine de deux mouvements artistiques inscrits dans l’histoire de l’art. Il est, et a été aussi, un enseignant actif (un pédagogue !) occupant plus de quinze ans un poste de professeur à l’École nationale supérieure d’Art de Cergy, avant d’être nommé titulaire de la Chaire des Sciences de l’Information et de la Communication au département ACL (Art, Communication, Langages) de l’université de Nice Sophia-Antipolis. Ses détracteurs (il en a de très nombreux, autant d’ailleurs que de… fervents admirateurs !) pourront, bien sûr, lui reprocher beaucoup de choses, compte tenu de son alacrité critique, mais assurément pas de ne pas connaître son sujet sur le bout des doigts, quand il s’agit de traiter de l’enseignement de l’art ! Son expérience de terrain, l’information acquise comme enseignant, tout autant que sa pratique personnelle en qualité d’artiste, rendent difficile de contester l’autorité qui est la sienne dans ce domaine. Une autorité dont il peut donc se prévaloir à double titre : celui d’artiste et d’enseignant ! Il sera difficile également de mettre en doute l’authenticité et la pertinence de ses informations. Ce sont toutes des informations qu’il détient de première main. Des informations dont il apporte les preuves et donne les sources, chaque fois qu’il est nécessaire !
Forest déteste la langue de bois et il a contre lui le fait qu’en privé comme en public, sans concession, il a cette haï;ssable habitude (et une rare qualité…) d’appeler un chat un chat !

Ce qui lui vaut naturellement de solides inimitiés, dont il n’a cure. Contrairement aux apparences, ce n’est pas lui au demeurant qui est excessif dans ses propos. Il ne fait que rendre compte dans son livre, sans détour, souvent de façon abrupte, de situations inacceptables, dont les fondements sont parfaitement vérifiables. Sans circonlocutions inutiles : il met en évidence que c’est la réalité même de ces situations… qui est elle-même « excessive » et plus souvent encore intolérable ! Si cette réalité nous semble exagérée sous sa plume, c’est tout simplement parce qu!elle nous est livrée, ici, sans fard. Qu’elle nous est lancée de façon brutale au visage sans la prudence tatillonne qui, au nom des convenances, s’efforce généralement de tout édulcorer, de tout banaliser, de tout aseptiser. Un trait d’esprit qui appartient en propre à la culture française. Un comportement qui tend à gommer dans les échanges sociaux la moindre aspérité qui, dans l’énonciation d’une opinion, pourrait être ressentie comme politiquement incorrecte. Question de pure forme !

Un travers qui se révèle pleinement, dans les interviews politiques, si l’on oppose la pratique « molle » de nos journalistes français, à celle beaucoup plus incisive de leurs confrères anglo-saxons. Cet usage policé du langage a pour résultat néfaste de favoriser les pires laxismes de pensée, si ce n’est l’hypocrisie rampante à laquelle le citoyen est confronté tous les jours dans son rapport aux institutions… Ce qui permet aux responsables de ces dernières, si d!aventure ils sont mis en cause, de toujours s’arranger pour se justifier, en empruntant quelques belles phrases ampoulées à la langue de bois. De justifier en quelque sorte l’injustifiable, par les artifices d’une rhétorique, aux effets mécaniques, parfaitement huilés, apprise sur les bancs de l’ENA. Emballage sémantique, garanti inoxydable ou biodégradable, selon les circonstances, propre à vous faire avaler les pilules les plus amères. Ventre mou d’un consensus biaisé dans lequel les appels au dialogue, les remarques, les critiques, voire les coups de pied, restent désespérément vains. Comme si vous attendiez une quelconque rétroactivité d!un coussin de salon…

Dans ce contexte, le « parler vrai » et sans concession d’un artiste comme Forest peut avoir quelque chose de choquant. Un parler qui ne s’embarrasse guère des bonnes manières et du souci de plaire aux représentants des pouvoirs en place, quelle que soit leur appartenance politique. Il n’en reste pas moins que le propos radical, tenu et soutenu par Forest, peut quelques fois se retourner contre lui, voire même heurter notre sensibilité [« La gauche et les artistes : histoire d’un divorce », Philippe Dagen, Le Monde, 10 mai 2002]. Sa crédibilité, la rigueur de ses engagements, sa disposition naturelle au dialogue, pour qui l’a approché une fois, peuvent en souffrir. Il suffira seulement de prendre un peu de recul, d’ouvrir les yeux sans préjugés, pour reconnaître finalement le bien-fondé de ses positions et, surtout, leur bon sens. Leur bien fondé dans une société où le langage fonctionne trop souvent pour le pouvoir et la bureaucratie en place comme un écran de fumée, favorisant et instaurant l’opacité, alors qu’on attend de lui, au contraire, qu’il donne aux hommes la possibilité de communiquer et de se comprendre [En janvier 1977, dans sa leçon inaugurale au Collège de France, Roland Barthes étendra sur le langage lui-même le règne du soupçon : « La langue professe-t-il ( … ) n’est ni réactionnaire ni progessiste; elle est tous simplement fasciste ». La Leçon, Roland Barthes, Seuil, 1979. Esope nous avait bien dit déjà, quelques siècles plus tôt, que la langue était la meilleure et la pire des choses…]. C’est un comble, un honneur, un paradoxe… et aussi sans doute une véritable jouissance, qui  » fait sens  » pour un autodidacte comme lui, de s’être retrouvé un jour en charge d’une fonction d’enseignant au plus haut niveau de l’université et artiste reconnu, alors qu’en fait, il n’a jamais été, lui-même, un… « enseigné » ! Preuve est faite désormais qu’on peut devenir un artiste sans jamais avoir reçu le moindre enseignement dans une école d’art et… professeur d’université sans jamais, non plus, en avoir fréquenté une seule fois ses bancs. Cela dit, s’il n’est pas indispensable assurément d’être un autodidacte pour enseigner l’art de façon pertinente et passionnée à des étudiants — qui se destinent tous, d’une façon plus ou moins avouée, à devenir un jour des… artistes —, il est par contre nécessaire d’être à la fois motivé, curieux de tout, consciencieux jusqu’au bout des ongles et, surtout, soucieux du respect de la personnalité de chacun des élèves qu’on aura à former. La pédagogie de lart, en effet, ne peut se limiter à imposer des recettes, des modèles ou des idéologies, fussent-elles esthétiques… mais prend son véritable sens à aider des individus à découvrir, en euxmêmes, les voies et les potentialités d’un langage artistique qui leur sera propre.

(Texte publié avec l’aimable autorisation de Fred Forest et des éditions de l’Harmattan)

L’auteur
Fred Forest est artiste multimédia, pionnier de l’art vidéo et du net-art, professeur émérite de l’université de Nice Sophia-Antipolis, cofondateur et théoricien des mouvements de l’art sociologique et de l’esthétique de la communication.