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Rencontres Chorégraphiques. Déperdition

Sur le plateau, deux groupes sont formés. Au centre, le contrebassiste Bruno Chevillon côtoie le compositeur Kasper T. Toeplitz, auteur de la bande-son de Déperdition, assis devant son live électronique. Les danseurs sont, quant à eux, rassemblés un pas de côté. Ils constituent une ronde pleine, une spirale, un volume fragmenté. Ensemble, musiciens et danseurs cherchent les ressorts qui font d’éléments isolés une substance massive et mobile.

L’espace n’est jamais narratif dans les créations de Myriam Gourfink. Le dispositif scénique est réduit à peu de chose: subtilité des éclairages de Séverine Rième, instruments de musique, enceintes… Il s’emplit de la bande-son irrésistible qui baigne et immerge, bouscule et caresse tant les interprètes que les spectateurs. Elle paraît provoquer les frémissements qui agitent la masse et amène progressivement les interprètes à organiser leurs rapports à l’intérieur du volume qu’ils dessinent et occupent. Tangible, cette musique matérialise des partitions, invisibles par nature.

Lorsque la masse des corps enchevêtrés se met en mouvement, on reconnaît la danse de Myriam Gourfink, une attention à l’origine du mouvement, à sa naissance au creux du corps tout autant qu’à l’exact centre du cerveau. Ce n’est pas une main, un pied, la tête qui initient le mouvement mais le corps dans son ensemble qui organise sa lente avancée à travers de multiples détours.
Seulement, cette fois-ci, les gestes sont visiblement dirigés vers l’Autre, vers les autres. Chacun se désoriente à l’intérieur de la spirale mobile, utilise un corps mouvant comme repère spatial, un corps qui échappe comme appui, instable par essence. La gravité n’est plus seule à structurer l’espace. Chaque geste issu de l’un ou l’autre corps déplace sensiblement la structure globale. Les uns après les autres, les uns contre les autres, les danseurs font voyager le volume qu’ils ont monté, lui font accomplir un tour complet — une révolution — autour des musiciens, points fixes.

La complexité de la partition dansée en fait une «organisation d’intempéries […] Elle produit des changements d’atmosphères, de temps, des tempêtes, en modifiant les points de repère». Giboulées permanentes, accidents temporels qui font entrer dans la danse et sur le corps des partenaires les effleurements, les appuis, les saisissements, les élévations, les enlacements et peut-être même des baisers. Un cataclysme dans l’œuvre de la chorégraphe. Jusqu’à présent la distance entre les corps ¬— même minime — était une constante. Dans cet écart maintenu, vivait l’intensité du rapport à l’extérieur, aux autres. Dans Déperdition, la distance entre les corps est effacée.

«Déperdition», que signifie ce terme? L’architecture l’utilise pour désigner une fuite, une perte. Peut-elle ici se dissimuler dans les points de contact? Les trajectoires individuelles perdent parfois en précision. Les gestes écrits par Myriam Gourfink portent une intensité liée à l’extrême lenteur et à la nécessaire maîtrise, ainsi qu’à la précision, d’un mouvement naissant qui frémit à l’attache du bassin pour s’éteindre loin au-dessus du crâne.
Parfois, dans Déperdition, ces gestes s’affadissent, comme mimés. Parfois seulement. Simplement, la masse a avalé l’individu. Les constellations étaient un modèle d’occupation de l’espace scénique, des corps autonomes pris dans un ensemble. Déperdition attire l’attention sur cet ensemble, présent dans les autres pièces de groupe de la chorégraphe, grâce à une constellation ramassée sur elle-même, concentrée. Une masse qui, par la capacité de déplacement de chacun de ses éléments, s’étend, se dilate, se contracte.

Myriam Gourfink s’attache aux espaces à ouvrir, à déplier. Les vibrations sonores et lumineuses, toujours. La surface de la peau, l’air autour, la profondeur de la chair de l’extérieur à l’intérieur, au plus près du squelette. Avec Déperdition, ces recherches s’appliquent à un système d’attractions. L’interdépendance passe par la perte des limites du corps, l’entrée de l’un dans l’autre. Pourtant la distance est parfois maintenue, seule capable de faire apparaître son contraire. La distance sera-t-elle mise en jeu dans Abois, prochaine création, interprétée uniquement par la chorégraphe et son compositeur? En attendant Avignon, sûre que ces chercheurs insatiables sauront ouvrir ici un nouvel espace d’expérience et de pensée.