ART | CRITIQUE

Reflection

PFrançois Salmeron
@13 Déc 2013

Mona Hatoum incarne les souffrances héritées de son exil, les heurts de son histoire, mais aussi ceux du monde. Elle matérialise dans des sculptures et des installations le profond sentiment de déracinement, d’oppression et de blocage qui l’habite, utilisant des matériaux organiques ainsi qu’un langage parfois proche de l’art minimal.

Huit cages d’acier renfermant des bulles de verre rouge ouvrent le parcours de l’exposition et donnent d’emblée la tonalité propre aux œuvres de Mona Hatoum. Reconnue depuis les années 1980 pour ses performances et vidéos mettant à mal son corps, et attirant notre attention sur les souffrances issues de son histoire personnelle, de son exil, et au-delà, des maux du monde, Mona Hatoum s’est depuis tournée vers les installation ou la sculpture, mais sans renoncer à son propos initial: rendre compte coûte que coûte du sentiment de déracinement, d’oppression et de blocage qui l’habite.

Exilée de Beyrouth depuis la guerre du Liban et séparée dès lors de ses racines palestiniennes et de sa famille, Mona Hatoum exprime ainsi, à travers l’installation Cellules, la profonde aliénation que rencontre tout émigrant, les violences politiques qui frappent les populations dans des zones du globe sujettes à de vives tensions ou à des affrontements. Ces cages d’acier, inflexibles, symbolisent en effet la fatalité qui s’abat, de sa main de fer, sur les êtres. La matière froide et inerte contraste toutefois avec les bulles de verre rouge qu’elle garde prisonnière, comme des matériaux organiques, vivants et malléables.

A la liberté du vivant s’oppose donc l’enfermement, l’emprisonnement que l’on connaît dans une cellule. Mais la cellule, c’est aussi cette entité organique, cette fragile bulle de vie, qui pulse sous nos yeux comme un cœur qui bat. Les bulles de verre se trouvent ainsi acculées contre les grilles de la cellule, qui marquent de leur empreinte les parois externes des organismes, organismes qui sont même parfois littéralement écrasés sous le poids des cages. On remarque aussi que ces organes rouges peuvent fusionner, ou nous faire penser à des estomacs avides de liberté que l’on affame et isole cruellement du reste du monde, de leur patrie, de leur propre corps.

La référence au vivant se fait donc d’abord par métaphore, à travers ces bulles de verre rouge tenues prisonnières. Mais Mona Hatoum a surtout pour habitude de travailler avec de la matière organique à proprement parler, et des cheveux plus particulièrement. Elle recycle ainsi un élément de vocabulaire rattaché, dans l’histoire de l’art, à la féminité et à la sensualité. Cependant, le cheveu n’a plus du tout la même valeur ici. Il apparaît bien plutôt comme un résidu, presque comme un déchet organique répugnant. Elle tresse alors avec ces cheveux une fine structure quadrillée, se référant en cela au vocabulaire minimaliste produisant un simple carré. A l’art tisserand de Hair Mesh répond l’art de la parure de Hair Necklace (wood), où un collier habille un buste de mannequin. La subtilité de l’œuvre tient au fait que cette parure se trouve en réalité composée de cheveux rassemblés en de petites pelotes, ressemblant en cela à des perles.

Si Mona Hatoum compose à partir de matériel organique et intime, la question de l’intimité est justement tout à fait centrale dans ses œuvres, relatant en cette occasion son parcours personnel et familial. Reflection superpose par exemple trois voiles de soie reproduisant un cliché datant de 1948 représentant sa mère en train de coudre. La subtilité de la soie fait écho à la matérialité quasi impalpable des cheveux, et crée surtout des effets de transparence. Le spectateur tourne ainsi autour des voiles superposés dont l’aspect change, comme s’il s’agissait finalement d’une pièce cinétique, changeant d’apparence au gré de nos déplacements.

La séparation d’avec sa famille et sa patrie demeure comme une plaie encore ouverte dans le cœur et la mémoire de l’artiste. Comme si un océan de larmes les séparait désormais irrémédiablement, océan que symbolise l’installation Turbulence et son parterre de bille brillant de mille éclats, à l’image de l’écume de la mer réfléchissant la lumière du soleil. La mappemonde Projection (velvet) représente quant à elle le globe, dont les continents apparaissent en creux des océans. Par là, le destin personnel de Mona Hatoum s’inscrit dans un contexte global, mondial, ou plus localement dans celui d’un Moyen-Orient en proie à de perpétuelles crises. Untitled (coat hangar) vient alors affirmer le profond attachement de Mona Hatoum à sa terre d’origine: l’installation présente un cintre déformé épousant la découpe de la Palestine, accompagné d’une carte déchiquetée du territoire.