ART | CRITIQUE

Rainier Lericolais

PEmmanuel Posnic
@12 Jan 2008

L’exposition de Rainier Lericolais se concentre sur six ensembles homogènes, de l’installation au dessin, dans lesquels il réitère le paradigme de la citation et semble parier à chaque fois sur une matérialité à la limite de la rupture.

Il y a chez Rainier Lericolais comme une désarmante facilité à s’affranchir de l’objet tout en le respectant. C’est un principe que l’on retrouve dans ses sculptures, dessins et photographies: chacun d’eux porte une forme de déconstruction du lien avec la matrice, chacun d’eux relate aussi le souvenir de cette matrice.

Dans l’exposition qu’il présente chez Frank Elbaz, Rainier Lericolais réitère ce paradigme de la citation: citer pour mieux rendre hommage, citer pour mieux inventer un autre rapport à l’objet initial.
Son exposition se concentre sur six ensembles homogènes, de l’installation au dessin, dans lesquels l’artiste semble parier à chaque fois sur une matérialité à la limite de la rupture.

Sur le premier mur, trois papiers aluminium encadrés fixent l’empreinte de disques vinyles comme une autre manière de graver la légende (Bootlegs). Le brillant de l’aluminium renvoie au clinquant pop du star system autant qu’à une forme de préciosité d’orfèvre. Ici, ce n’est pas la musique qui fait la valeur de l’objet mais l’objet lui-même, le disque en l’occurrence qui, pour le coup, ressort esthétisé et mythifié, nimbé d’une aura presque cultuelle. Mais au-delà de cet absolution post-mortem, c’est la fragilité presque pathétique de cette empreinte que Rainier Lericolais s’amuse à façonner, comme un contrepoint essentiel à l’hommage.

Un bas-relief du pauvre en quelque sorte. C’est aussi le sentiment que l’on éprouve devant Les Tentatives de moulage d’eau, ces sculptures en paraffine aux formes manifestement inachevées qui reprennent la surface de l’eau. Une matérialité aléatoire, indéfinie autant qu’indéfinissable qui se réfugie dans l’impossibilité de répondre au sujet. Comme l’indique le titre, le moulage de l’eau est une tentative. Parlons plutôt d’échec, parlons ensuite du retournement de cette situation d’échec. Rainier Lericolais s’appuie sur l’échec pour assumer l’indécision et la fragilité de son travail.

Pour en assumer également la posture comique, voire même dans certaines situations, la posture poétique ou tragique. Dans les Dépeintures, Rainier Lericolais peint des portraits sans peinture, simplement en injectant de l’eau sur une impression à l’encre encore humide. Les portraits se perdent alors dans un halo de formes évanescentes, ils disparaissent, se liquéfient justement jusqu’à rompre tout contact avec la réalité. Et cette réalité, c’est leur physicalité: les visages deviennent fantômes, séparés du vivant par ce glacis de l’indétermination. Leur existence est d’autant plus troublée que ces portraits sont ceux de musiciens et d’acteurs déjà mythifiés et d’une certaine manière, déjà dépersonnalisés.

La musique fait partie intégrante du vocabulaire plastique de l’artiste. C’est même pour lui un environnement familier: Rainier Lericolais est aussi musicien électroacoustique. Les trajectoires et les boucles de sons que forme Partition, cette série de photographies de dessins d’ondes sonores, voisinent avec celles qu’il écrit dans sa pratique musicale. Encore une fois, ce n’est pas le son qui intéresse l’artiste mais plutôt sa transcription par l’objet. La partition tire la composition vers un paysage naturaliste au tracé arpenté, elle traduit surtout la fragilité permanente, le risque de la rupture, le sentiment d’une matérialité sans espoir de stabilité.
L’indétermination qui entoure chaque pièce de Rainier Lericolais est synonyme de doute bien sûr mais aussi vecteur de mouvement, comme le montre Oscillogramme, cette grande installation de bandes adhésives au mur reprenant le principe cinétique de la série en séquences courtes. Les rubans, posés en ligne mais légèrement décalés par rapport au marquage précédent, instruisent le déplacement du spectateur et de la ligne à la manière d’une composition musicale glissant sur des sonorités similaires mais progressant pourtant dans un déroulé spatio-temporel.

Toute la spécificité de son travail peut se résumer là, dans cet interstice situant l’œuvre dans une indécision assumée, entre l’affirmation de la réalité physique de l’œuvre et sa rupture potentielle, entre la précision habile dans la réalisation de l’objet et son aspect immanquablement débonnaire, entre le sérieux de l’hommage et le rire de la critique.

Rainier Lericolais
Franz Schubert «La Jeune fille et la mort» vs Krafwerk «Franz Schubert», 2007. Aluminium. 54 x 44 cm chaque.
Simon Turner vs Vanessa Paradis «Tandeml», 2007. Aluminium. 54 x 44 cm chaque.
Psychic TV «Good Vibration» vs Cold Cut «Doctor in the House», 2007. Aluminium. 54 x 44 cm chaque.
Mariées, 2007. Colle et encre. Dimensions variables.
Tentative de moulage d’eau, 2007. Paraffine et pigments. Diamètre 30 cm chaque.
Oscillogramme, 2007. Akyplen. 50 éléments. Dimensions variables.
Martha Argerich, 2007. Encre et eau sur papier photo. 92 x 121 cm.
Cosey Fanni Tutti, 2007. Encre et eau sur papier photo. 92 x 121 cm.
Hélène Chatelain, 2007. Encre et eau sur papier photo. 92 x 121 cm.
Helga Pogatschar, 2007. Encre et eau sur papier photo. 92 x 121 cm.
Partition 1, 2007. Dessin photographique. 23 x 129 cm.
Tricloréthylène, 2007. Trichloréthylène sur magazine. 29,7 x 21 cm.
Élégantes, 2007. Colle et encre. 60 x 15 cm.

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