ART | CRITIQUE

Rabbit Hole

PFrançois Salmeron
@03 Juil 2014

Malgré sa référence à Alice au Pays des Merveilles, «Rabbit Hole» ne consiste pas tant à troubler nos perceptions dans un ballet psychédélique. Oliver Beer y poursuit bien plutôt ses étonnantes expérimentations autour du son et de l’espace, afin de donner forme à une structure modulaire vibrant au gré des chants incantatoires de ses performeurs.

Oliver Beer n’est pas qu’un simple plasticien. Sa formation de compositeur musical l’a effectivement poussé à inscrire des problématiques propres au domaine de l’acoustique dans le chant de l’art, notamment à travers une série de performances et de vidéos intitulées Resonance Project, entamées à partir de 2007. L’enjeu de ce projet consiste alors à trouver des espaces dont les qualités de résonance acoustique sont mises en exergue par les chants d’Oliver Beer ou de ses performeurs. Dans ce contexte, l’artiste écossais a par exemple investi un monastère de la Renaissance ou, plus surprenant, les réseaux égoutiers de la ville de Brighton, dont il fait résonner les tunnels comme des tuyaux d’orgue.

Ici, Oliver Beer modifie toutefois son protocole expérimental, puisqu’il ne se contente plus d’investir un lieu préexistant, mais de créer un espace ayant ses propres fréquences et ses propres notes que peut venir réveiller la voix d’un chanteur aguerri. Le travail musical d’Oliver Beer va donc de pair avec une recherche architecturale, dont le but vise bien entendu à créer une interaction entre le son et la structure du bâtiment mis sur pied. Pour ce faire, il a édifié l’installation Rabbit Hole, sorte de «terrier de lapin» par lequel on entre via un étroit tunnel, comme s’il s’agissait d’une galerie souterraine creusée par un animal. On se faufile ainsi par petits groupes entre les murs de l’édifice, pour accéder à une salle tout à fait obscure et étrangement silencieuse. Nos repères visuels se trouvent alors balayés. Nous demeurons aveugles, mais peu à peu, une onde sonore monte à nos oreilles. Son intensité ne fait qu’accroître jusqu’à nous donner l’impression que les murs de béton de l’édifice tremblent littéralement sous l’effet des vibrations sonores. L’onde va toujours crescendo et se transforme en une véritable déferlante sonore, en une vague qui nous prend au ventre, secoue nos entrailles, et nous envoute.

Rabbit Hole apparaît en effet comme une expérience immersive. En réalité, sa structure entre en vibration grâce au chant de quatre performeurs placés dans les quatre coins de l’édifice qui, dans l’obscurité, nous demeurent invisibles. Tournés face aux murs, leur puissante voix tient une note qui envahit peu à peu tout l’espace. Ils chantent une partition pensée par Oliver Beer s’inspirant du premier accord de l’opéra de Wagner, Tristan et Yseult. Dans l’histoire de la musique, cet accord détient d’ailleurs une place tout à fait originale, puisqu’elle est considérée par les musicologues comme l’accord se trouvant au fondement même de la musique abstraite. Pourtant ici, les chants gagnent en concrétude: l’édifie semble frémir, à l’instar de nos entrailles, et l’air semble également se charger de son, se densifier. Il s’agit donc d’une expérience certes assez brève, mais ô combien intense. Les frissons nous gagnent, et les chants ont incontestablement une valeur incantatoire, quasi magique, hallucinatoire, comme s’il s’agissait finalement d’une musique rituelle ou chamanique visant à nous ensorceler, à nous faire entrer en lévitation ou en transe.

On ressort donc du Rabbit Hole comme on quitterait un rêve éveillé, en empruntant à nouveau l’étroit corridor qui nous ramène vers la lumière des projecteurs et le silence habituel des lieux d’exposition. Les murs de la salle sont d’ailleurs recouverts de deux frises. L’une présente 54 dessins d’enfants calqués à partir d’une image du film de Walt Disney, Alice au Pays des Merveilles, où l’héroïne chute justement dans le terrier du lapin blanc. La robe bleue d’Alice se gonfle tel un parachute, et ses couleurs criardes rappellent les facéties psychédéliques de Lewis Carroll. Les 54 images se trouvent finalement rassemblés dans un film d’animation (Alice Falling) projeté en boucle.

La seconde frise est plus surprenante. A première vue, on croirait simplement déceler quelques dessins tracés à même les murs, représentant un fusil, une pipe ou un revolver. En fait, il s’agit de véritables objets qui ont été scindés puis incrustés dans les murs du musée. Chaque objet a la particularité d’être traversé par une sorte de tuyau ou de vide. Le souffle du fumeur ou de la balle projetée hors du canon nous renvoient alors au souffle des chants lyriques, dont venons de faire l’expérience renversante il y a quelques instants.