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Question de chapelle

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@12 Jan 2008

Investir l’espace de la Chapelle des Carmélites de productions artistiques contemporaines diverses sans nuire à la vision d’ensemble de cet édifice architectural prestigieux est un défi d’importance. De fait, l’intérêt est d’instaurer un dialogue avec la Chapelle, de lui rendre hommage sans attenter à la grandeur du monument sacré.

Les expérimentations plastiques présentées répondent avec sensibilité et intelligence à ces exigences complexes en créant une dynamique du regard, un va-et-vient entre l’observation des œuvres et celle de l’architecture de la chapelle. Une véritable dialectique visuelle s’échafaude. La majorité des œuvres reprennent les motifs architecturaux de la chapelle, réfléchissent l’espace du lieu, en partie défini par la hauteur du dôme majestueux, la structure en croix grecque, la présence de colonnes à chapiteaux ioniques. Également l’histoire de la chapelle des carmélites est évoquée de manière forte.

À l’entrée à droite, Tentative d’ascension de Laetitia Berrang exhibe trois bonnes sœurs. Leurs postures sont incongrues et peu conformes au stéréotype de la carmélite au maintien irréprochable, à la contenance de l’humilité. Leurs membres démantelés et la contorsion burlesque des corps amènent l’énigme de leur situation : elles peinent à s’arracher à leur condition terrestre. «Le tissu auquel elles s’accrochent pour se hisser vers la lumière tombe à partir du vitrail et en reprend le motif, symbolisant la descente de la lumière divine. L’ascension se fait dans la douleur, et les chairs habitués à l’ombre se fondent au contact de cette lumière. » explique l’artiste.

En face, Pierre-Charles Flipo insère un plant de Charme dans un labyrinthe fait de bandes de papier. Lui s’attache à l’ascension en observant la croissance végétale. Alors que les nonnes en souffrance expriment la violence d’une passion sacrée, le Charme qui se dresse de manière minimaliste incite à la méditation, à une réflexion de l’apaisement à propos de l’effet du temps sur la nature.

Ensuite, en progressant dans l’espace de la chapelle, le regard du visiteur peut s’orienter en repérant une récurrence : trois œuvres déterminées par la verticalité forment un triangle au cœur de la chapelle. Au premier plan, Cellules ascensionnelles d’Alexandra Dessein est un empilement de cagettes en bois formant un très haut parallélépipède vertical de 3,5 mètres. Les cagettes évoquent la fabrication par les carmélites elles-mêmes de leurs cellules en échange de dons pour le couvent. Chaque boîte possède une thématique : le quotidien, le temps, la prière, le silence, etc. L’ascension des boîtes en bois dirige le regard du spectateur vers la coupole.

À l’arrière plan, plus à gauche de cette première structure très haute, la sculpture en bois Colonne à impressions de Clara Bruley, est à la fois une stèle et une colonne : sa taille intermédiaire de 1,5 mètres pose habilement l’ambivalence de son statut. L’imagination travaille : quelle fonction cet objet pourrait-il remplir au sein des rituels religieux ? À cette ambivalence du statut de l’objet s’allie une réflexion des ornements de la chapelle : la gravure imprime des motifs de rosaces sur deux faces opposées, tandis que les deux autres faces portent les traces abstraites et désordonnées d’une gravure peu ordinaire : celle qui oublie le processus traditionnel marqué par la succession des étapes de fabrication pour exprimer la spontanéité du geste de l’artiste. Les bandes de papier rhodoïd posées perpendiculairement à la colonne élevée rappellent le plan en croix grecque de la chapelle.

Enfin, Sylvie Mas construit une colonne de « l’évidement » pour contrecarrer la fonction ordinaire de la colonne habituellement conçue pour soutenir une structure architecturale. Elle précise: «Par son évidement, rejetant l’expression de sa structure à l’extérieur, Conduit détourne la colonne de sa fonction en devenant un contenant ouvert qui propose un traitement coloré de la lumière.» Cette structure d’un blanc éclatant et presque provocateur se pose comme un point d’interrogation entre les deux colonnes à chapiteaux ioniques modernes qui l’entourent. La perception de ces dernières s’établit relativement à la colonne d’aspect brut dont la troisième et dernière partie se trouve légèrement infléchie, comme pour porter atteinte à l’inflexible droiture des colonnes de soutien, d’histoire de la chapelle. Conduit apparaît en construction et met en évidence la durabilité, voire l’éternité des colonnes ioniques. Transparence, transcendance de Nadège Carnelos présente un polyptyque en tissu: de rares croix discrètes se dispersent sur une toile où des jeux de dégradés, de transparence font s’enchevêtrer des carrés jaunes, blancs, gris. L’œuvre rythmique fait appel aux sensations. Presque au centre de cette production, les formes géométriques figurent une structure en croix. Une dispersion atteint le reste de la toile, la périphérie de cette croix de base. Une certaine évanescence se produit pour abstraire la figure de la croix, la rendre à sa transparence et à sa transcendance : sens religieux et sens plastique se mêlent pour réfléchir aux notions de figuration et d’abstraction.

Au centre, Estelle Prudent manie avec habileté des nappes en papier pour construire un refuge évoquant un confessionnal bien trop fragile pour pouvoir s’y isoler à l’abri des regards. Le visiteur peut alors changer de point de vue, pour entreprendre une déambulation à hauteur d’homme, il peut aussi baisser les yeux et découvrir la sculpture de Nicolas Riciotti : côté Est, un quadrillage métallique, dont le centre est orné d’une structure en forme de rosace du même matériau propose une représentation de la structure et de l’ornementation de la chapelle sous sa forme la plus schématique et minimaliste. Cette espèce de rigueur s’oppose aux formes arrondies et mystérieuses des parties de visages qui tentent de s’extirper des plâtres de Claire Vergnolle. En somme, des âmes en souffrance, au sens figuré et au sens littéral.

Du côté opposé, Le Mariage des carmélites de Marie Boudène présente quatre abstractions de corps humains. De nombreuses tâches de cire serties de pétales de rose rouge s’étalent, se rassemblent et constituent quatre Carmélites bien différenciées. L’union avec Dieu, mais aussi les stigmates du Christ sont évoqués. Deux figures troublantes, assez longues pour rivaliser avec les hautes colonnes de la chapelle encadrent les quatre abstractions de corps couchés.
Nathalie Vuillemin expose une figure monumentale décapitée et drapée dans une robe blanche. Ce travail fait référence aux bas-reliefs de la chapelle et à son style néo-classique. Il évoque aussi la figure féminine : tant celle de la Vierge, de la déesse païenne, ou de la carmélite avant son entrée dans les ordres, que celle de la princesse ou reine.

Audrey Montagne préfère découvrir l’intérieur des corps : insérés dans un drapé, des motifs organiques couleur sang se dressent entre deux colonnes. Moins grandiloquentes, plus décalées et absurdes, les nattes de Léa Lamberdière sont également prises entre deux colonnes. Ici, l’ironie prime. Des scalps de jeunes filles, futures Carmélites, qui troquent l’apanage de leur coquetterie, leur chevelure exprimant toutes les fantaisies, tous les caprices de la mode du moment, contre le voile. Ils sont ici montrés sous la forme de tresses géantes : le sacrifice de celles qui rentrent dans les ordres est de taille. Ces vestiges grotesques de vies encore affectées par les passions humaines sont dignement exposés. Alignées, ces tresses imitent les stries des colonnes voisines et embrassent le sol imitant le motif d’ornementation des chapiteaux ioniques qui les surplombent en vis-à-vis.

La visite se poursuit jusqu’au fond de la chapelle. Le promeneur découvre l’installation vidéo de Shaked Aviezer-Adiv. Des mots tels «in» et «out» apparaissent en surimpression sur différentes vues de la chapelle, intérieures et extérieures, plans larges ou plans resserrés. L’énigme se trouve entre ces désignations et les vues architecturales intérieures qui se succèdent. Littéralité et absurdité du sens se côtoient pour interloquer le spectateur. À côté, l’installation de Nadège Duteille présente sous forme de couches successives des représentations de fragments architecturaux de la chapelle, ils sont accrochés à des portants métalliques noirs : l’histoire de la chapelle est mise en abîme.

Enfin, une petite salle recluse, au fond à gauche, plus modeste par rapport au reste de l’édifice présente Gisante de Hélène et Juliette Delaporte. Il s’agit d’une projection diapositive d’un couple de gisants. Ce travail évoque bien sûr les célèbres gisants de la Basilique Saint-Denis. Quelle énigme que la représentation à l’aide de l’image projetée, flottante, du corps du mort conventionnellement sculpté dans la pierre. Deux corps identiques anamorphosés sont couchés l’un près de l’autre. Une seule différence, mais de taille, s’exhibe discrètement : un léger décalage entre les deux visages féminins agrandis, disproportionnés par rapport au reste du corps. Une bouche fermée et silencieuse d’une part à gauche, une bouche légèrement entrouverte d’autre part à droite. Une curieuse Ophélie, bicéphale, pour laquelle un tombeau exceptionnel aurait été couché, en regard de son acte blasphématoire, en hommage à sa beauté éternelle et lumineuse.

Ce montage des visages, à peine différents, crée un micro mouvement saisissant. Le gisant, traditionnellement, se montre exposé sur sa pierre tombale, dans ses plus beaux atours, en pleine vie. Sa posture est celle de l’orant couché ou agenouillé. Dans le cadre de la projection, le micro mouvement créé par l’entrebâillement de la bouche rappelle cet entre-deux troublant de l’instant entre la vie et la mort. Cette dernière installation s’attache à la notion d’intervalle : certains morceaux de temps ne peuvent être pensés, compris. Peut-être peuvent-ils s’exposer dans un lieu « au-delà » de l’anecdotique du temps humain.

Shaked Aviezer-Adiv
— Sans titre, 2006. Animation numérique, table, ordinateur. Vidéo.

Laetitia Berrang
— Tentative d’ascension, 2006. Grillage, fil de fer, journaux, plâtre, tissus, peinture, bois, latex. Installation de trois sculptures de taille humaine s’accrochant à un rideau peint de 3×3 m.

Marie Boudène
— Le Mariage des carmélites, 2006. Quatre bandes d’organdie blanc, pétales de roses rouges, cire-gel, tube de pvc.

Clara Bruley
— Colonne à impressions, 2006. Bois contre plaqué, gravures sur bois : acrylique et encre sur papier et rhodoid, 150 x 45 x 45 cm.

Nadège Carnelos
— Transparence, transcendance, 2006. 2 châssis de 163 x 270 cm, tissu, bois, plastique.

Hélène et Juliette Delaporte
— Gisante, 2006. Projection couleur in situ. 150 x 128 x 400 cm

Alexandra Dessein
— Cellules ascensionnelles, 2006. Techniques mixtes. bois, tissu, plâtre, fil de fer. 3,5 m de hauteur, 40 cm de largeur, 40 cm de profondeur.

Nadège Duteille
— Sans titre, 2006. Acrylique sur carton et plastique et photographies. 2006.

Pierre-Charles Flipo
— Sans titre, 2006. Bandes de papier à grains, un plant de charme, terre.

Léa Lamberdière
— Sans titre, 2006. Cheveux synthétiques. 5 tresses de 8,40 m, 9,20m, 10m, 7,90m, 8,38m.

Sylvie Mas
— Conduit, 2006. Plâtre peint filasse et bois. 270 x 40 x 40 cm.

Audrey Montagne
— Sans titre, 2006. Acrylique sur papier et tissu. 140 x 620 cm

Estelle Prudent
— Sans titre, 2006. Papier sur structure en bois.

Nicolas Riciotti
— Sans titre, 2006. Fer plat et rouillé. 50 x 300 x 300 cm.

Claire Vergnolle
— Sans titre, 2006. Installation avec moulages en plâtres, bloc de béton cellulaire.

Nathalie Vuillemin
— Sans titre, 2006. Photo numérique sur papier glacé.

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