ART | EXPO

Queens and Kings

07 Nov - 24 Déc 2015
Vernissage le 07 Nov 2015

Amélie Bertrand présente des huiles sur toile aux couleurs saturées. Dans une première étape, Photoshop lui permet d’ouvrir le champ des possibles et de mettre en scène des installations virtuelles. Ses derniers tableaux explorent le côté faussé de cette réalité.

Amélie Bertrand
Queens and Kings

Amélie Bertrand a un prénom de fille, et un nom de garçon. Mine de rien, c’est un bon début pour un peintre, qui doit constamment garder un pinceau qui dit merde à l’autre: quand Duchamp décriait l’odeur de la térébenthine, il y a fort à parier qu’il visait en fait l’illusoire ivresse des sommets que ses vapeurs occasionnent chez ses thuriféraires béats. Car l’amour de la peinture n’est rien s’il ne secrète simultanément son antidote, sa haine, le dégoût profond qu’inspirent sa complaisance profondément décorative, bourgeoise, son fard définitif. La qualité d’un medium tient entière dans sa plasticité, sa capacité à exprimer simultanément les contraires. Depuis le paradoxe du «Chat de Schrödinger», au moins, nous savons qu’un être (et a fortiori une pratique artistique) peut être à la fois mort et vivant: la question n’est plus tant de savoir «comment la superposition des états est possible dans le monde quantique» mais bien «pourquoi serait-ce impossible dans le monde réel que l’on observe à notre échelle»?

C’est pourquoi les grands peintres d’aujourd’hui sont tous quantiques; je ne peux qu’approuver Amélie Bertrand quand elle confie regarder John Currin ou Sigmar Polke, et j’ajoute pour ma part Philippe Mayaux. Félix Fénéon, LE critique, qui se targuait de «mesurer au dynamographe la valeur d’une métaphore de Mallarmé» et de «réduire en équations les tableaux de Degas» l’a compris le premier, et a transmis son secret à Seurat.

Alors que des régiments entiers de la peinture actuelle ont superposé à un écœurant amour de la peinture une infantilisante foi en l’image, le modèle photographique s’est partout imposé comme horizon indépassable, et Gerhard Richter est son prophète. Pourtant Francis Picabia l’avait déjà taillé en pièces en 1921: c’est bien la peinture, la «Veuve joyeuse».

Logiquement, c’est avec l’ordinateur qu’Amélie Bertrand (comme Philippe Mayaux) a trouvé la voie quantique dans sa peinture, résolvant l’énigme du «Chat de Schrödinger» avec… une souris: «Photoshop me permet à la fois d’ouvrir le champ des possibles et d’un autre côté de le fausser complètement. C’est pour cela que je n’utilise pas de logiciel 3D. Tout serait trop juste», dit-elle.

Ses derniers tableaux explorent cette fausseté dans toutes ses dimensions simultanément, avec un brio, une maestria même, que l’organisation de ses surfaces colorées à la manière d’un dashboard de Mac©® rend étourdissante: certains pans du tableau se floutent de voiles semi-opaques, ou glissent de droite à gauche, ou l’inverse, de mini-applications modifient les calques grâce à diverses fonctionnalités; d’un simple glissé-déposé elle invente des dégradés colorés inédits, des lumières qui viennent de derrière le tableau, plus proches de la blafardise sexy des LED que des couchers de soleil des chromos, des vaguelettes, des retournements 3D impossibles, un monde à la fois clos et sans limites, dense et désert, étouffant, oppressant et infiniment, éternellement reposant.

Sur son lino rose fluo culotté, Amélie Bertrand a semé ses tableaux qui ressemblent aux personnages de l’Avventura d’Antonioni, pris dans «une aventure psychologique et morale qui les fait agir à l’encontre des conventions établies et des critères d’un monde désormais dépassé». Enfin.