DANSE | CRITIQUE

Protokol : Prokop

PMarie Marques
@09 Fév 2008

Protokol : Prokop, la pièce pour sept danseurs et un quintet vocal a été créée par le Système Castafiore pour répondre à la commande du Théâtre national de Chaillot. Avec cette création, la compagnie de Marcia Barcellos et de Karl Biscuit fait une entrée heureuse et réussie dans Paris intra muros.

La scène est plongée dans un clair-obscur monochrome. Celui des séries B américaines, des jeux vidéo de snipers et de dragons, des peintures réalistes et grises surgies de la Renaissance. Elle s’ouvre en fanfare (le quintet Solisti Vocalis ) sur la cité médiévale du roi Prokop (la pièce maîtresse de l’échiquier), suivi de sa dame et de leur cour surréaliste.

Dès lors les ombres fugaces et fugitives des personnages peuvent-elles comploter, se séduire et se trahir, s’accoupler puis se quitter, et même s’entretuer lorsque la torture n’est pas de mise, bref jouer ensemble pour déjouer la caricature de notre réalité. Des fondus au noir, plages de respiration essentielles, cadencent les saynètes, les changements de costumes et de décor, la bande son électro–cinématograghique et  les « voix madrigales et a capela » des chanteurs.

Le système de Castafiore fonctionne comme un savant numéro d’équilibriste sur un fil narratif expressionniste. Aussi tout est-il mis en œuvre pour en servir la trame. Placés au centre d’une composition dramaturgique sophistiquée, les sept danseurs et leurs avatars (des mannequins costumés) élargissent le champ de leur écriture chorégraphique grâce au jeu subtil des architectures mobiles, des masques et des coiffes, des étoffes et des accessoires, tandis que surgissent tour à tour sur scène un dinosaure post Jurassique, un volatile mythologique, une Cat Woman intergalactique et, afin de liquider promptement ce grand désordre, un privé digne de Philip Marlowe.

L’univers de Prokop n’est jamais empesé. Les danseurs sont au centre, et cependant ne l’occupent jamais littéralement. Leurs pas sont légers. Ils glissent sur scène avec immatérialité. Leur vie est un songe. Ils sont de l’autre côté du miroir. Personnages tout à la fois clairs et obscurs, leur monde est simplement fantastique. La cité qu’ils érigent, les contrées qu’ils explorent, les guerres qu’ils conduisent, rivalisent d’invention. Ils construisent, déconstruisent, puis recomposent aussitôt. Leur espace n’a pas de limite.

Il est rare de rencontrer une telle acuité spatiale, de trouver le juste équilibre pour que le mouvement du corps, le jeu de la lumière, la forme du décor, ne viennent s’annihiler l’un l’autre. Aussi Prokop donne-t-il à voir sur scène davantage qu’un beau divertissement. Le dispositif mis en œuvre invite le spectateur à entrer dans une étrange cosmogonie. Il lui permet d’appréhender, à l’instar des explorations en 3D, cet espace aux possibilités multiples que propose l’échiquier, et sur lequel il s’agit de se mouvoir intelligemment pour accéder au but ultime.

Car il s’agit bien ici d’un simulacre. Celui de la mise en échec du roi tout le long du spectacle. Mais qu’importe si Prokop est mort. Oui, vive le Prokop ! Telle est la cruauté du Protokol.

20h30, 1h30 sans entracte, pièce pour sept danseurs et un quintet vocal

— Chorégraphie : Marcia Barcellos
— Musique et mise en scène : Karl Biscuit
— Lumière
: Pierre Gaillardot
— Costumes : Christian Burle
— Assistant à la chorégraphie : Denis Giuliani
— Assistant à la musique : Emmanuel Ramaux
— Assistant à la lumière : Yann le Meignen
— Assistante aux costumes : Magali Leportier

Avec les danseurs :
Mikaël Baudouin, Jean-François Bizieau, Caroline Chaumont, Gildas Diquero, Denis Giuliani, Daphné Mauger, Sarah Pasquier

Et l’ensemble vocal
: Solisti Vocalis
Alain Joutard (direction, ténor), René Linnenbank (basse), Clément Marsé (haute-contre), Isabelle Schoenhenz (soprano), Frédérique Thévenet (alto)