ART | CRITIQUE

Prospérité

PJulie Aminthe
@05 Juil 2012

Tapis, découpages, broderies… Les œuvres de Chen Hangfeng utilisent les techniques artisanales de la tradition chinoise en réunissant motifs orientaux et éléments propres à la société de consommation occidentale. D’une ironie mordante, ses créations, notamment ses vidéos, dénoncent la contamination de l’Est par l’Ouest et le scandale de l’uniformisation mondiale.

Les œuvres de Chen Hangfeng comprenant pour la plupart dans leur titre le terme «Logomania» proposent un savoureux mélange entre la tradition ancestrale chinoise et la société contemporaine occidentale.
Les matériaux (papier en fibres de bambou, tapis en laine, broderie en soie) et les techniques utilisées (découpage et tissage à la main), ainsi que certains symboles phares aux couleurs vives (dragon, phœnix, fleur de lotus et de lys etc.), font immédiatement référence à l’histoire et au savoir-faire oriental. Mais, à y regarder de plus près, on distingue également des éléments appartenant cette fois à l’univers occidental du XXIe siècle.
Les emblèmes de Macdonald, de Nike, de Chanel, d’Adidas sont intégrés au sein même des créations, réunissant ainsi deux mondes et deux époques a priori inconciliables.
Un dialogue incongru s’ouvre alors. Dialogue nécessaire à la préservation du patrimoine et à la prise de conscience des changements sociétaux opérés par la mondialisation.

Les œuvres proposées par Chen Hangfeng, d’une finesse et d’une somptuosité évidentes, prennent ainsi le parti d’esthétiser le lexique commercial souvent vulgaire d’aujourd’hui, comme pour mieux mettre en évidence sa sournoise et inévitable propagation.
Néanmoins, ce ne sont pas les marques contemporaines qui ont le dernier mot.
Au contraire, elles sont en quelque sorte obligées de s’adapter à des coutumes et des pratiques qui les dépassent historiquement pour conquérir leur place dans les créations.
Si cela pouvait être le cas dans la vie vraie, ancien et nouveau monde pourraient peut-être s’entendre et cohabiter. Peut-être…

Mais puisque le mode de vie occidental ne fait en réalité pas dans la dentelle et se veut parfaitement hégémonique, la dénonciation de ses abus ne peut que prédominer dans le travail de Chen Hangfeng.

Le papier peint plastifié intitulé non sans ironie: Daily Prosperity est le résultat d’un assemblage de deux images profondément antagonistes.
Au premier plan, on ne perçoit que de délicats découpages rappelant une fois encore les motifs chers à la tradition chinoise.
Au second plan, pratiquement indiscernables, des images de déchets liés à l’ultra-consommation.
La Chine, comme le reste du monde, à genoux devant les diktats de l’offre et de la demande, ne peut donc plus se cacher derrière ses racines. Elle est aussi responsable de la dégradation du monde: de ses excès comme de ses gâchis.

L’expansion du modèle occidental est telle qu’un jeune chinois, habillé en Nike des pieds à la tête, finit par évacuer un excrément en forme de virgule.
Cette vidéo, Just poo it, visible à travers le judas installé sur la porte des toilettes de la galerie 22,48m2, signale avec humour l’embrigadement total de la jeunesse par la propagande commerciale sans frontières.

Dans une autre vidéo projetée sur le mur du couloir, The Last Supper: Fast Food, Chen Hangfeng reconstitue avec du riz le visage du colonel Sanders, fondateur de la célèbre chaîne de restaurants rapides KFC, ensuite picoré par une armada de poules, tenant là leur revanche – maigre mais plaisante.

Face au vent d’Ouest déferlant sur la Chine, les œuvres de Chen Hangfeng en mesure finalement les impacts, en dénonce les effets pervers, s’en accommode et s’en amuse parfois, comme pour mieux conjurer le sort.

Œuvres

— Chen Hangfeng, Logomania Carpet No.3, 2008. Tapis en laine fait main. 200 x 200 cm
— Chen Hangfeng, Logomania no.1, 2006. Découpage à la main, papier en fibres de bambou. 65 x 65 cm
— Chen Hangfeng, Logomania No.2, 2006. Découpage à la main, papier en fibres de bambou. 65 x 65 cm
— Chen Hangfeng, Logomania Double Happiness, 2012. Découpage à la main, papier teinté. 40 x 30 cm
— Chen Hangfeng, Daily Prosperity, 2008. Papier peint plastifié, impression digitale. Dimensions variables
— Chen Hangfeng, The Last Supper – Fast Food, 2009. Vidéo. 6’16’’
— Chen Hangfeng, The Last Supper: Fast Food, 2009. Photographie. 50 x 37,5 cm et 73 x 54,5 cm
— Chen Hangfeng, Just poo it, 2007. Vidéo. 31’’
— Chen Hangfeng, Wind from West Bamboo, 2010. Sac en plastique découpé, épingle, mini-ventilateur, timer et transformateur. 62,5 x 82,5 x 9 cm
— Chen Hangfeng, Logomania Dragon, 2012. Découpage à la main, papier teinté en fibres de bamboo. 34 x 30 cm
— Chen Hangfeng, It Matters, 2007. Découpage à la main, papier en fibres de bambou. 24 x 16 cm
— Chen Hangfeng, Golden Phoenix, 2007. Broderie en soie. 55 x 55 cm