DANSE | CRITIQUE

Prometheus Landscape II

PSiyoub Abdellah
@11 Avr 2011

Jan Fabre cogne de tout son poids et utilise la superproduction littérale pour renvoyer d'un revers de la main le cri de Prométhée à la face de l'humanité oublieuse. Toujours moins occupé à divertir ou assortir son art à la tendance du jour, l'artiste rageur fait d'interprètes engagés les prêcheurs inlassables de ce qui sonne comme un rappel à l'ordre.

Le Théâtre de la Ville accueille une année de plus le démiurge anversois, adopté par les institutions d’art contemporain, admiré par des artistes et soutenu par des interprètes qui n’hésitent pas à payer de leur personne. Lorsqu’on lui demande si sa place en France n’est pas trop difficile, dans un pays qui aime ranger et catégoriser, y compris à l’intérieur d’un même champ artistique, il répond : « Je sais que je dérange certains ici, ils ne savent pas ce que je fais mais pour refuser il n’y a qu’une solution» et il s’empare d’un carnet pour dessiner, tout au bas de la feuille, un petit chien souriant qui grogne, très fort. Méprisé par certains qui le croient occupé à choquer le bourgeois ou à humilier ses interprètes, soupçonné d’être un faussaire, Jan Fabre est un alchimiste, un artisan du mélange et de la co-existence, coûte que coûte. Mais qu’a-t-il toujours à dire, à transmettre, de force s’il le faut ? Pour Prometheus-Landscape II, il prend le risque du premier degré. Avec le refus du cynisme à la fois comme glaive, comme bouclier et comme blason, il emploie les grands moyens afin de sortir ses contemporains de leur torpeur coupable et de leur souffrance inutile.

« Mais qui est notre héros ? Je l’ai sur le bout de la langue.», la danseuse Ivana Jozic s’interroge à voix haute pendant le long moment qui précède l’ouverture du rideau. Que désirons-nous pauvres mortels ? La beauté, le courage, le rebelle, le combattant, le protecteur, la noblesse archaïque, le vagabond céleste, le résistant glorieux, le sage dictateur, le pirate philosophe, le bon samaritain, le prophète, le dandy, le poète philanthrope, le saint martyr, le créateur authentique, un canon artistique ? A partir de la banderole brandie devant Ground Zero le 12 septembre 2001 -WE NEED HEROES NOW-, Jan Fabre écrit un texte qui lui ressemble. En colère et en joie. Régulièrement interrompue par Gilles Polet qui envoie se faire voir tous les savants analystes de la psyché humaine, la jeune femme convoque un héros éternel qu’elle entend arriver. Entre eux, assis et entravé par une grosse corde, le performeur Lawrence Goldhuber fait masse.

Neufs corps-manifestes sont présents dans le paysage évoqué par le titre. Ils endosseront tour à tour le rôle de personnages mythiques. Ils tiendront des discours enflammés issus de I Am The All-Giver de Jeroen Olyslaegers. Ils se livreront à des ébats torride, à des rituels de soumission mordants, au feu et à la fureur. Le plateau est plein à craquer. A chaque instant surgit une image forte : une femme tête dans le seau, tête dans le sable dont la jambe levée fait couler les grains dorés le long de son dos ; des tambours duracell, assistants d’une cérémonie dont on ignore tout. Habillés de manière sobre, les danseurs portent des chapeaux renversés sur la tête, montrant le vide qui les emplit. On joue avec des haches et des extincteurs. Ils se ligotent les uns les autres, figure érotique de l’empêchement, rappel de Goldhuber, neutralisé entre l’espérance et la colère. Les danseurs hurlent, vomissent, salissent. Les images impriment la rétine. Parfois un unisson s’impose, un en-commun apparaît dans le brouhaha, les interprètes entrent dans une même danse avant de la quitter sans crier gare. Ils sont frénétiques, grotesques, violents, irrévérencieux et pourtant en contrôle. Des artistes habiles à lâcher prise, à expérimenter plutôt qu’à imiter et pourtant d’une extrême maîtrise. Fidèle à lui-même, le travail de Jan Fabre explore sans cesse l’incertain équilibre entre le chaos et l’ordre, le sordide et la beauté, la vérité et la discipline – et cette pièce ne fait pas exception.

Les questions essentielles sont posées : sous couvert d’ordre, de bien commun et d’équilibre ne sommes-nous pas paresseux, d’une violence rentrée toute prête à accueillir les tyrans, oublieux de la beauté et des sacrifices ? Qu’est devenu le feu sacré offert aux hommes et qui valut à Prométhée cette souffrance éternelle ? Aujourd’hui, le feu est interdit de théâtre, cet endroit « où les hommes se rassemblent dans le noir » mais aussi de rue et très souvent de nos salons. Clin d’œil aux praticiens du spectacle vivant qui savent combien il est difficile de déroger aux sacro-saintes règles de sécurité. Moins de libertés pour plus de sécurité : la ficelle est grosse. Mais le message important : regardez ce que nous devenons, inspectez nos convenances, soyez vigilants. Alors, plutôt que de se soumettre tout à fait aux règles, Jan Fabre propose de la fumée sans feu grâce à la poussière de sable et aux extincteurs qui n’en finissent pas de ne rien éteindre. Petit feu pour petits hommes… les interprètes grattent des allumettes sur leurs sexes et avalent la flamme, aussitôt qu’elle apparaît. Toute l’importance du geste réside dans le fait qu’elle apparaisse, tout de même.

Difficile à encager, entêté dans sa proclamation du refus du cynisme, le metteur en scène ne parvient pas à hisser son Prométhée à la hauteur de pièces plus anciennes. Toutefois une très belle intuition demeure : lier Pandore et Prométhée, eux qui font de leurs secrets des offrandes et se trouvent manipulés par les dieux, trahis par les hommes. Prométhée tire sa force d’un secret non révélé : un déicide qui attend la croissance d’un enfant tandis que Pandore affirme que « la destruction apprend à qui veut bien voir ». Les pères peuvent tuer les fils et les fils tuent les pères («Fuck you Sigmund Freud») et Prométhée conclut : « Je suis ici pour enseigner à ce troupeau d’hommes et de femmes que même dans leurs heures les plus sombres ils peuvent choisir de devenir une victime ou un héros». Après la capacité de l’homme à être bourreau exposée dans L’Orgie de la tolérance, Jan Fabre en appelle à l’héroïsme contre la souffrance. Plus qu’une figure élitiste de l’artiste, le belge généreux de ses excès fait de Prométhée un homme, droit dans ses bottes. Parce qu’ « on ne referme jamais la plaie d’où surgit la beauté » et qu’il faut être prêt à gratter certaines croûtes pour que le sang circule, encore.

― Concept, mise en scène, scénographie : Jan Fabre
― Texte : Jeroen Olyslaegers, I Am the All-giver (d’après Eschyle), Jan Fabre, We Need Heroes Now
― Musique : Dag Taeldeman
― Assistanat, dramaturgie : Miet Martens
― Lumières : Jan Dekeyser
― Costumes : Andrea Kränzlin
― Performers : Katarina Bistrovic-Darvas, Annabelle Chambon, Cédric Charron, Vittoria Deferrari, Lawrence Goldhuber, Ivana Jozic, Katarzyna Makuch, Gilles Polet, Kasper Vandenberghe, Kurt Vandendriessche