ART | CRITIQUE

Project Room

PKatrin Gattinger
@31 Déc 2002

Une peinture plus orientée vers le processus de peindre que vers l’objet de la peinture, par un maître dans l’invention de machines à peindre. Une question ici mise en œuvre : et si au lieu de peindre on déféquait et on pissait de la peinture ?

Sans vouloir enfermer Richard Jackson dans une quelconque catégorie, on peut néanmoins le dire peintre. Pourtant, dans la deuxième salle de la Galerie Vallois, le Project Room, ce n’est pas de la peinture que l’on découvre.
Richard Jackson est un peintre qui s’intéresse plus au processus de la peinture et au potentiel sculptural qu’à l’objet même de la peinture. C’est certainement dans cette attitude vis-à-vis du « faire » que l’on peut trouver des passerelles entre les photographies de Bublex et les objets et dessins de Jackson que la galerie présente simultanément.

Richard Jackson est passé maître dans l’invention de machines à peindre. En 1996, une ballerine artificielle fixée sur une machine à laver en fonctionnement peignait des cercles (In a Whirlpool), puis à la Biennale de Lyon de 1997 deux énormes ballons en rotation projetaient, à l’aide du moteur d’une voiture renversée, de la peinture sur l’ensemble des murs (Painting with Two Balls). Jackson est allé récemment jusqu’à construire un avion rempli de peinture, conçu pour se cracher et réaliser un paysage peint par explosions (Accidents in Abstract Painting).

Nombreuses ont été, au cours de l’histoire de l’art, les inventions de machines picturales, de la « Malmaschine » qu’Oskar Schlemmer réalisait à la fin des années vingt aux mécanismes de Rebecca Horn. Le caractère extraordinaire des appareils de Jackson provient de l’envergure des peintures réalisées et des outils qui composent les mécanismes : la voiture, la machine à laver, l’avion.

Et si au lieu de peindre on déféquait et on pissait de la peinture ? Cette question plane au-dessus des objets présentés dans l’exposition. Deux ours en peluche sont fixés sur des rondelles en bois posées sur des socles. Tous deux sont équipés d’un entonnoir, l’un l’a fixé dans la tête, l’autre enfoncé dans l’anus, et tous deux ont un cou de bouteille de bière à la place du museau.
L’ours et la bière : Bear et Beer, en anglais, une seule lettre de différence. De la peinture bleue et blanche semble avoir été versée dans les entonnoirs. Elle coule à travers les peluches pour sortir par les bouteilles-becs et pour former d’épaisses flaques de couleur sous les nounours. Huit dessins de crayons montrent des variantes possibles, selon la position de la peluche et les orifices utilisés.
Contrairement à Painting With Two Balls, où l’installation évoquait encore l’énergie de l’action passée, les deux nounours ressemblent plus à des maquettes ou de petites mises en scènes de projets.
Les moteurs sont ici remplacés par le système digestif : c’est le corps récupéré comme mécanisme de production. Le peintre produit-il par digestion ?
La peinture ingurgitée et recrachée, voir relâchée, ce n’est plus peindre selon les termes de Claudel — « Le peintre apporte son corps » —, c’est peindre littéralement avec ses tripes.

Richard Jackson

Sculptures :
Two Heads, 2002. Fibre de verre. 90 cm (long) x 54 cm (Ø).
Toy Bear, 2002. Teddy Bear, bois, peinture bleue. 35,50 cm (haut) x 76,20 cm (Ø).
Toy Bear, 2002. Teddy Bear, bois, peinture blanche, 35,50 cm (haut) x 76,20 cm (Ø).

Dessins :
Two Heads, 2002. Crayon sur calque mylar. 134 x 106 cm.
Sans Titre, 2002. Série de 7 dessins : crayon sur calque mylar. 35,60 x 28 cm.
Sans Titre, 2002. Crayon sur calque mylar. 28 x 35,60 cm.