DANSE | CRITIQUE

Professor

PSophie Grappin-Schmitt
@26 Sep 2012

Premier volet d’un travail prenant pour point de départ la musique de Fausto Romitelli, Professor se propose de traduire une partition électro acoustique dans ses plus infimes modulations. En trois temps, trois leçons sous l’effet d’un bad trip qui nous engage dans des contrées hallucinantes, la pièce tend au mirage à partir d’une mimésis qui jamais ne s’arrête au seuil de l’illustration.

Puriste, Maud Le Pladec explore consciencieusement son objet musical pour en extraire une partition chorégraphique ouvragée, d’une délicatesse qui n’exclut pas la puissance ou le rire. En cela elle se distingue de ses illustres prédécesseurs dans ce qui formerait une voie royale en danse — confronter à la musique et son abstraction à des corps bien vivants — par une sorte de légèreté fort à propos où se dessine un théâtre subtilement décalé.

Sur scène, d’abord de profil, se dresse un homme en costume noir dont les mains nues rappellent la gestuelle des chefs d’orchestres. En quelques mouvements de bras il occupe de suite l’espace tandis que les lumières tremblent en flickers décomposant le flux souple de la danse. Ces fragmentations en saccades multiplient les membres, allongent les extrémités et opèrent une première distorsion visuelle. Plongé de suite dans le délire malade du trip psyché, le public suit avec une tension certaine le très beau Julien Gallée-Ferré évoluer dans l’espace scénique. Tension induite par la partition même de Fausto Romitelli, la danse tentera de conserver, traduire ou commenter ce délire pendant presque une heure avec des trouvailles tantôt scénographiques, tantôt empreintes de pantomime, mais avant tout brillamment rythmiques.

Très vite on hallucine un espace aérien aux propriétés visqueuses, on perçoit des états de corps malades comme modifiés depuis l’intérieur et en réaction à l’environnement sonore. Double monstration opérée par le danseur qui se fait traducteur d’une vision altérée avec d’un côté l’expression effarée d’un cri interne, et de l’autre la description de son objet de délire. A ce titre, il y a précisément un mouvement de langue explicite, cet organe de la communication qui, de l’intérieur, surgit avec violence hors de son espace buccal dans un geste qui dépasse l’énonciation… le dedans au dehors repliant vers soi l’immatériel substance où l’on distingue peu à peu l’invisible prendre corps. Un corps qui se démultiplie d’ailleurs dès le second mouvement avec Professor Bad trip Lesson II… tandis que nous laissons le danseur rejoindre le sol dans un mouvement de cambré continu, bascule définitive dans une autre dimension.

Ils sont trois hommes en noir sur scène, après n’avoir été que des ombres projetées derrière un lourd rideau. Jeu de cache-cache paranoïaque où l’on s’amuse à faire semblant d’y croire, quand l’illusion semble justement dénoncée pour renforcer un malaise, créer un décalage entre notre perception et celle figurée par les interprètes. Désormais ils hallucineront plus loin, dans des contrées dont nous ne pourrons observer que les incidences. A trois, c’est déjà un ballet, une chorégraphie complexe qui s’appuie sur le parfait synchronisme et les décalages réglés au couteau. Série de grimaces qui exorcisent en canon un sentiment mêlé de rire, d’effroi et de rage. Le tableau frôle le grotesque, et pourtant évite on ne sait comment de s’y égarer.
Des bras nus aussi, des épaules sculptées, prolongent la vision inaugurale de mains éloquentes, comme si nous progressions vers le dedans, vers le centre du discours. Un autre interprète reprend le mouvement de cambré jusqu’au sol, mais dos à nous. Nous traverserons le miroir jusqu’au cœur ardent de la pièce, une mélopée italienne qui colore la scène vide de carmin enveloppant.

Dernier mouvement, dernière leçon de ce Professor excentrique ou excentré, aux limites du dicible, Professor Bad trip lesson III fait figure de descente. Logiquement les interprètes s’acheminent vers un réalignement, un retour à l’unicité tandis que la pièce se conclue comme elle avait commencé, dans un frétillement de lumière qui achève de nous titiller les pupilles: on n’en croit pas ses yeux.