PHOTO | PRIX

Prix photo du Jeu de Paume 2006

PMuriel Denet
@12 Jan 2008

Les deux lauréats du premier Prix Photo du Jeu de Paume, l’un élu par un jury de professionnels, l’autre par le public, exposent à l’Hôtel Sully. Le prix a pour vocation de promouvoir la création photographique, sous toutes ses formes, et dans tous les genres…

Les Prix Photo du Jeu de Paume, décernés pour la première fois en 2006, ont vocation à promouvoir la création photographique, sous toutes ses formes, et dans tous les genres. Pour preuve, parmi les 15 nominés, figuraient des photographes de mode, de reportage, des documentaristes ou des photographes artistes. Les deux lauréats, l’un élu par un jury de professionnels, l’autre par le public, exposent à l’Hôtel Sully.

Le Prix du Jury a été décerné à Jean-Christian Bourcart, membre de l’agence Rapho, pour son travail personnel qui, selon le photographe, est habité d’une tension ambivalente entre «le désir de voir et le plaisir à voiler».
Les dispositifs de Jean-Christian Bourcart évoquent toujours, en effet, une posture voyeuriste, «un petit trou bien calculé». L’appareil est caché sous le manteau, dans les clubs échangistes de Paris ou les bordels de Francfort, muni d’un puissant téléobjectif à un carrefour new-yorkais pour capturer l’abandon des automobilistes prisonniers de leur véhicule, ou se tapit dans l’obscurité d’une salle de cinéma.
À chaque fois, une forme de prise de risque pour le photographe, celle de se retrouver lui-même à découvert, pour des images qui, au bout du compte, ne dévoilent que très peu. Fragmentation, flou, évanescence, l’image fait écran plus qu’elle ne montre. Poussières, rayures, superpositions produisent des textures opaques qui occultent l’objet du désir.
Du coup, le renversement paraît radical dans la série Collateral, et les vidéos Rapture et It’s Today. Bourcart projette dans le réel, en l’occurrence la ville de New York, où il réside, le paysage et les intérieurs américains, des images, ou des évocations d’images, de victimes de la guerre d’Irak. Il s’agit cette fois d’imposer au regard une réalité dérangeante et refoulée, qui ne circule que dans l’ombre de la Toile.
Mais ce désir de provoquer, ou d’attiser la pulsion scopique, de pointer l’invisibilité sous l’indifférence du visible, reste suspendu. Comme si toutes ces images, à la séduction immédiate, collaient trop à leur impuissance.

À l’opposé, la transparence et la visibilité du lourd dispositif de Jürgen Nefzger, récompensé lui par le public: dans la grande tradition documentaire qui réapparaît dans les années 80, notamment à la suite de la mission de la DATAR, et de l’influence de l’école de Düsseldorf, Nefzger propose des lectures du paysage contemporain, désormais «fabriqué» pour être «consommé».
À l’Hôtel Sully, le photographe présente une série saisonnière sur l’inscription de l’architecture singulière des centrales nucléaires, dans le paysage européen. Toujours implantées à l’écart des villes, et au bord de l’eau, le cadre en est bucolique, et pittoresque, traité comme tel, aux moyens des points de vue et compositions des peintres paysagistes de l’école de Barbizon, ou du romantisme allemand.
Et paradoxalement, plutôt que d’encombrer le paysage, la présence de ces bombes à retardement acquiert la légèreté de l’évidence. Toile de fond de terrains de golf, de baignades ou de parties de pêche, voire support de parcs d’attractions, quand elles se travestissent en murs d’escalade, les cheminées et leurs volutes blanches se fondent délicatement dans le décor. Des indices, certes, subsistent, qui rappellent la menace.
Mais ce détachement, dans ces belles lumières automnales, ou sous la douceur ouateuse de la neige, invite plus à la contemplation qu’au rejet. Devant Besnau, Suisse, 2004, on se prend même à penser au banc de la Montagne magique, sur lequel le héros de Thomas Mann, vient méditer, face à la majesté du paysage. Nefzger témoigne ainsi d’une communion de façade de l’homme avec son environnement, fondée sur la disjonction entre visible et réel, et sur l’oubli calculé.

Jean-Christian Bourcart
Madones infertiles, 1992. 31 photographies couleur. 40 x 60 cm.
Forbidden City, 1998-2001. 21 photographies couleur. 40 x 60 cm.
Traffic, 1999-2003. 7 photographies couleur.
Stardust, 2005-2006. 5 photographies couleur. 70 x 105 cm
Collateral, Tivoli, 2005. 7 photographies couleur sur caisson lumineux.
Bardo, 2003. Vidéo. 2 min 30 s.
Rapture, 2004. Vidéo. 11 min.
It’s Today, 2006. Vidéo. 11 min.

Jürgen Nefzger
Fluffy Clouds, 2003-2006. 20 photographies argentiques couleur. 100 x 125 cm chaque.
Valdecaballeros, 2006. Vidéo, couleur, sonore. 15’ 13’’.