ART | CRITIQUE

Présenter l’irreprésentable

PJérôme Gulon
@05 Déc 2014

Cette exposition interroge la responsabilité de l’artiste dans les thèmes qu’il choisit de montrer, et les moyens qu’il emploie pour les représenter. Alors, y a-t-il des sujets dont la nature, la portée ou la violence, trop dérangeantes, ne peuvent être traduites? Ou l’artiste a-t-il le droit de tout révéler à son spectateur, même ce qui dérange la doxa?

Sous son titre paradoxal, «Présenter l’irreprésentable» est un projet collectif mené par le peintre et poète Jean-Jacques Lebel avec la complicité d’Alain Fleischer, artiste fondateur du Fresnoy, et de la cinéaste Danielle Schirman. Ainsi, l’exposition a-t-elle été pensée à plusieurs, chacun présentant des œuvres de son répertoire ou créant des travaux spécialement commandés pour l’occasion. Mieux, certains projets sont le fruit d’un travail à plusieurs mains.

Tel est le cas de l’impressionnante toile intitulée Grand tableau antifasciste collectif réalisée en 1960 par Jean-Jacques Lebel et ses acolytes Enrico Baj, Roberto Crippa, Gianni Dova, Erró et Antonio Recalcati, en réaction contre la Guerre d’Algérie et les tortures que l’Armée française perpétue alors dans ses colonies. L’art s’engage ici à soutenir l’insurrection algérienne contre le colonialisme, et appelle à l’insoumission. Dans un registre symbolique, les artistes représentent certains sévices perpétrés impunément par l’Armée, et que l’Etat français mettra près de soixante ans à reconnaître officiellement. Un totem rappelle par exemple le viol d’une femme algérienne par des militaires. Un grand aigle ou une croix gammée évoquent la barbarie fasciste dont l’ombre menaçante plane encore sur l’Europe. Les figures hurlantes peintes par l’artiste islandais Erró, grand ami de Jean-Jacques Lebel, montrent enfin l’horreur dont sont victimes les populations innocentes.

Jean-Jacques Lebel nous raconte également le destin singulier de ce tableau qui fut censuré par la police italienne lors de sa présentation, et aussitôt emporté à la préfecture de Milan où il resta enfermé dans les réserves pendant vingt-six ans. Lors de son transfert, l’œuvre fut pliée et demeura en l’état pendant tout ce temps. Une fois restituée par les autorités italiennes, les artistes récupérèrent donc une toile froissée qu’ils durent déplier, mais qui garde encore aujourd’hui les stigmates de cette longue incarcération. En effet, on perçoit des plissements à la surface du tableau.

Organisée par le Musée des Beaux-Arts de Nantes dans l’enceinte du «Hangar à bananes», situé sur le Quai des Antilles, l’exposition vient rendre hommage à la mémoire des victimes de ce lieu qui servait naguère à la traite négrière. L’installation Les Revenants commémore la disparition des humains réduits à l’esclavage, et critiquer ouvertement la vision que l’homme occidental se faisait des populations noires, notamment à travers les fameuses boîtes jaune de cacao Banania.

Le Regard des morts
, installation photographique d’Alain Fleischer, évoque elle aussi le contexte douloureux de la guerre, et plus particulièrement de la Première Guerre mondiale, dont on célèbre d’ailleurs cette année le triste centenaire. En effet, Alain Fleischer a récupéré des portraits de soldats ayant combattu lors de la Grande Guerre. Les photos ont été recadrées au niveau des yeux des soldats. Le spectateur se retrouve donc face à une multitude de regards agrandis, dont il ne peut dire s’ils appartiennent à des soldats issus du camp français ou allemand.

Surtout, Alain Fleischer utilise un protocole tout à fait remarquable. Les images sont préservées dans une chambre noire ressemblant à un labo photo. En réalité, les photographies des visages des soldats ont été révélées mais non fixées, c’est-à-dire que toute source de lumière, naturelle ou artificielle, effacerait les images. Le spectateur déambule ainsi face à une mer de visages conservés dans des bassines d’eau, au-dessus desquelles brille la lueur rouge de quelques ampoules. Le dispositif ressemble alors à une sorte de chambre mortuaire ou de pompes funèbres.

Alain Fleischer nous apprend enfin que quoi qu’il advienne, ces images sont vouées à disparaître. Car même si aucune source de lumière ne vient pénétrer dans l’enceinte et détruire les photos, les sels d’argent se détacheront peu à peu du papier photographique pour remonter à la surface des bassines dans lesquelles baignent les images. La photographie, dont on dit souvent qu’elle immortalise les visages qu’elle capture, n’offrirait en fait qu’une pérennité relative aux êtres disparus. Car la photographie est elle aussi vouée à disparaître et à s’effacer, tout comme les êtres qu’elle représente et dont elle célèbre la mémoire.

Si les traits des visages disparaissent irrémédiablement dans Le regard des morts, Alain Fleischer fait également advenir des profils humains dans la vidéo Les hommes dans les draps. Des draps blancs, qui ont été pliés et qui sont doucement tirés par une main invisible, projettent leur ombre sur un mur, esquissant en cela un profil humain. Ainsi, on passe de la masse informe des draps à la forme familière d’un visage. Mais ce visage se défait peu à peu et retourne à l’informe, jusqu’à ce qu’un nouveau profil surgisse enfin. Tour à tour, on assiste à la formation et à la décomposition de la physionomie d’un visage. Il est à noter que l’œuvre fonctionne comme une anamorphose: les profils ne sont perceptibles que sur le mur sur lequel s’inscrivent les ombres portées des draps, combinant différents volumes parsemés çà et là dans les linges blancs.

La sexualité demeure elle aussi un sujet délicat pour tout artiste qui tente de l’aborder et de la représenter, au risque de choquer et de se voir censuré ou vilipendé par le public et les institutions politiques ou religieuses. A travers Les Avatars de Vénus, Jean-Jacques Lebel propose une mise en scène originale des attributs que l’humanité a prêtés à la féminité, à travers les âges et les civilisations. Cette entreprise a une portée anthropologique, dans le sens où elle confronte diverses représentations issues d’horizons disparates. Alors, quels sont les propriétés essentielles de la Vénus? Quelles qualités propres à la femme traversent l’Histoire? Les Avatars de Vénus se présente comme un cube ouvert, composé de quatre écrans où sont projetées des images recto-verso. Le spectateur est invité à parcourir cet espace, associant les images qui se succèdent sur les écrans, afin de fabriquer son propre récit. Ainsi, l’installation se pense comme une lecture déambulatoire. De la Vénus de Willendorf datant de la Préhistoire aux pin-up des magazines, en passant par L’Origine du monde de Courbet, les clichés de Man Ray, les nues de Picasso ou Marylin Monroe, le spectateur tente de composer sa propre conception de l’essence de la féminité.

Le tabou de la représentation du désir et de l’érotisme se trouve également au centre des préoccupations du Théâtre pour la main de Danielle Schirman. Cette œuvre se conçoit comme un livre à manipuler rendant hommage au libertinage du XVIIIe siècle et du Marquis de Sade. Cet ouvrage, entamé il y a vingt-cinq ans par l’artiste alors qu’elle étudiait aux Beaux-Arts, avait été laissé inaccompli. A la demande de Jean-Jacques Lebel, Danielle Schirman a ainsi repris et achevé ce projet. La main actionne des languettes, comme dans les livres pour enfant, afin de déclencher des mouvements ou de dévoiler certains objets. Sauf qu’ici le contenu du livre est évidemment beaucoup plus osé, illustrant des parties fines dans des salons bourgeois. Les languettes servent alors à dévoiler les corps, à actionner la libido des personnages, afin d’incarner le désir sexuel en tant que tel, loin de tout angélisme ou de tout platonisme.

L’exposition s’achève avec deux installations de Jean-Jacques Lebel renouant avec des questions politiques contemporaines. La vidéo Hitler et Eva Braun cinéastes compile différents films d’amateur tournés par le Führer et sa compagne, tous deux férus du septième art. On y aperçoit les sombres personnalités du IIIe Reich (Himmler, Goebbels…) dans des films de vacances (on reconnaît les paysages des Alpes bavaroises). Ce cinéma intimiste et banal interroge le statut du film amateur, mis en regard avec des photographies noir et blanc issues des films allemands de l’époque, qui avaient reçu l’aval de l’administration d’Hitler pour être diffusés. Ces films s’apparentent ainsi au cinéma commercial de l’époque dont le discours, pas nécessairement fasciste ou ouvertement antisémite, a toutefois été autorisé par le IIIe Reich. Chaque cliché est effectivement marqué du sceau du gouvernement nazi. Dès lors, le contenu des films demeure ambigu: s’agit-il de simples comédies tolérées par le fascisme? Ou leur discours est-il nécessairement détourné et récupéré par l’idéologie nazie?

Le Labyrinthe présente un parcours sinueux représentant des scènes insoutenables issues de l’occupation américaine à Bagdad, lors de la dernière Guerre d’Irak. Jean-Jacques Lebel a imprimé en grand format des photos prises par des soldats américains torturant des prisonniers irakiens. Il interroge la spirale de violence liée à l’actualité, et dont le contenu ne peut plus être censuré dès lors qu’il est posté par ses auteurs sur Internet. L’artiste dénonce ce qui demeure insupportable à notre sensibilité, en nous plaçant justement face à cette violence injustifiée qui dérange nos valeurs et heurte nos regards. L’image nous sert ici à prendre conscience de situations que l’on jugerait a priori inconcevables, ou que l’on aurait du mal à vraiment réaliser. Car il y a bien quelque chose d’inadmissible dans ses photos, pour quiconque adhère un tant soit peu à des valeurs humanistes. Les images illustrent ainsi cette violation des normes éthiques issus des Droits de l’Homme: ne pas respecter la vie humaine, basculer dans l’horreur sciemment, et s’en féliciter, même. Car les geôliers américains ne se contentent pas de photographier des prisonniers cagoulés, nus, attachés, couverts d’hématomes et d’excréments. Ils posent eux-mêmes glorieusement à côté de leurs victimes, tout sourire, levant le pouce, ou mimant une mitraillette. Parmi les bourreaux, on remarque de nombreuses femmes militaires. Jean-Jacques Lebel y voit ainsi les premières criminelles connues de l’Histoire. Au final, les acteurs de l’horreur s’auto-congratulent ostentatoirement, célèbrent leur cruauté, et semblent parfaitement ignorer la nature inadmissible de leurs actes. Au contraire, ils paraissent carrément fiers de leurs actions, comme s’ils faisaient œuvre de justice.

Un brin de poésie vient enfin nous tirer de cet univers sordide avec une installation sonore pensée par les trois acteurs de l’exposition. Jean-Jacques Lebel, Alain Fleischer et Danielle Schirman ont en effet compilé divers enregistrements, afin de composer une poésie sonore pour le moins envoûtante. Parmi les bruitages et autres onomatopées ou langues imaginaires que l’on perçoit, on reconnaît les voix de quelques poètes excentriques tels Antonin Artaud, Gherasim Luca ou Allen Ginsberg. Leur diction se mêle à des bruits inquiétants et oniriques enregistrés dans la jungle péruvienne. L’ensemble forme un environnement immersif. On se laisse envahir par les bruitages qui déclenchent en nous des visions, des sensations, et provoquent l’émergence d’images mentales.

Oeuvres

— Jean-Jacques Lebel, Enrico Baj, Roberto Crippa, Gianni Dova, Errò, Antonio Recalcati, Grand tableau antifasciste collectif, 1960. Peinture et collage sur toile, assemblage de divers éléments dont le Manifeste des 121, des coupures de presse, des médailles. 400,5 x 497 cm.
—  Alain Fleischer, Le Regard des morts, 1998. Installation
— Alain Fleischer, Les hommes dans les draps, 2010. Vidéo
— Jean-Jacques Lebel, Les Avatars de Vénus, 2007-2011. Vidéo installation composée de 4 écrans transparents disposés en cube ouvert sur lesquels sont projetés quatre séquences d’images en mouvement d’inégales longueurs.
— Danielle Schirman, Théâtre pour la main, 2014. Installation (film et livre animé)