ART | EXPO

Présage

10 Avr - 06 Juin 2015
Vernissage le 10 Avr 2015

Eva Barto et Lola Gonzalez nous proposent deux façons de reconsidérer le réel dans l’espace d’exposition et nous invitent à penser que «le réel» de l'art, c’est ce que nous décidons de fabriquer ensemble. Il ne s’agit pas de se limiter au «réalisme», car c’est la force de ce que nous construisons collectivement qui rend l’impossible enfin atteignable.

Eva Barto, Lola Gonzalez
Présage

Pour cette exposition en duo, Eva Barto et Lola Gonzalez, qui ne se connaissaient pas au départ, ont pris le parti de s’entendre sur une présentation qui montre à quel point elles ont toutes deux suffisamment de recul sur leur travail pour ne pas se sentir obligées d’affirmer et de revendiquer. Ce que leurs pratiques respectives mettent en place, c’est un goût pour un mode de vie qui fait d’elles des artistes.

En préparant cette exposition, Eva Barto évoque une phrase prononcée par Orson Welles à la fin de F for Fake: «I must believe that art itself is real». Mais qu’est-ce qui est véritablement «réel» dans l’art? Une œuvre est-elle autre chose qu’un fragment, voire un fétiche destiné à la collection? Ces questions étaient centrales lors de l’organisation des premières expositions collectives de la galerie.

«Bienvenue dans le désert du réel» affirme Morpheus à Neo dans Matrix, film qui dépeint un futur dans lequel la vie «moderne» n’est qu’une projection virtuelle provenant d’une réalité plus sordide et plus souterraine. Dans un livre publié en 2002 dont le titre emprunte cette expression, le philosophe Slavoj Zizek émet l’idée que les attentats du 11 septembre 2001 aient polarisé l’attention occidentale sur la menace terroriste en faisant entrer «les horreurs du tiers-monde (…), cet écran fantasmatique, dans notre réalité», empêchant ainsi l’analyse sociale, interne, que nous pourrions faire de nos sociétés.

Prenant acte de ce «désert du réel» propre à la démocratie libérale contemporaine dans laquelle elles ont toujours vécu, Eva Barto et Lola Gonzalez nous proposent deux façons de reconsidérer le réel dans l’espace d’exposition.

Eva Barto se plaît à remettre en cause les normes de ces espaces, dans la tradition d’une critique institutionnelle qui se mettrait au service de cette faussaire, spécialiste de la copie et des jeux d’équivalence. Où se trouvent les œuvres dans la galerie? Le visiteur est invité à guetter le moindre indice. L’artiste nous convie à une attention particulière, englobant ces détails qui entrent d’habitude en concurrence avec les objets de l’exposition et que la galerie s’efforce traditionnellement de dissimuler. Dénuder les «cache-misère», c’est nous amener à nous questionner sur ce qui «fait œuvre» et sur ce qui «mérite» notre attention. C’est aussi déjouer les codes élitistes de l’art. Plutôt que de regarder et de juger en quelques minutes un accrochage subjectif sur les murs de la galerie, le visiteur inspectera chacun des éléments en présence et interrogera d’un regard vigilant ses espaces intermédiaires.

Les films de Lola Gonzalez montrés ici mettent en scène un groupe de jeunes gens qui aiment profiter d’une vie en plein air, une bande dont nous aimerions bien faire partie et qui produit des dialogues auxquels nous sommes conviés. C’est en regardant leurs gestes et en écoutant leurs mots de film en film que l’on touche à ce qui fait la réalité de leurs liens, moins légers que ce qu’il nous a d’abord semblé. «On nous a fait à une idée neutre de l’amitié, comme pure affection sans conséquence. Mais toute affinité est affinité dans une commune vérité.» La recherche d’une commune vérité, soutenue par les liens affectifs entre les membres de cette communauté amicale, nous offre une nouvelle version du réel, choisie. Dans ce réel-là, l’injonction mortifère à «être réaliste» est combattue sans relâche.

Le travail d’Eva Barto et de Lola Gonzalez nous pousse à penser que «le réel» de l’art, c’est ce que nous décidons de fabriquer ensemble. Il ne s’agit pas de se limiter au «réalisme», à ce qui est possible, à ce qui va «marcher» ou pas. C’est la force de ce que nous construisons collectivement qui rend l’impossible enfin atteignable.

Eva Barto est née en 1987 à Nantes, elle vit à Paris.
Lola Gonzalez est née en 1988 à Angoulême, elle vit à Paris.