ART | CRITIQUE

Prequel

PCédric Le Borgne
@12 Jan 2008

C’est la deuxième fois que l’Atelier Cardenas Bellanger montre les œuvres de l’artiste californienne Amy Sarkisian. Son exposition précédente «Deep Red», avait un caractère baroque et tournait autour du masque que l’on peut faire porter à la mort et au sang versé. Dans «Prequel», Amy Sarkisian poursuit sa recherche théâtrale du meilleur masque à poser sur la crudité du réel.

Amy Sarkisian développe une réflexion sur les liens entre Art et artisanat (Art and crafts). Elle insère sa griffe et une «aura» dans des objets industriels très répandus et reproduits mille fois. Sa technique? Le long travail de la matière, même lorsqu’elle est aussi périssable et synthétique que le vinyle ou le fil bon marché.

La démarche de l’artiste pourrait à première vue sembler «pop» puisque Amy Sarkisian reprend les meubles de monsieur et madame «tout le monde» (une table carrée toute simple et une table roulante pour télévision, le tout Ikéa) et qu’elle retravaille le vinyle façon «marqueterie» pour les rendre inutilisables. Le tapis qui trône dans l’Atelier Cardenas Bellanger semble très ironique: malgré son caractère moelleux et la qualité plus que médiocre des fils qui le composent, il est là pour être vu, pas pour s’asseoir dessus.

Mais bien loin de se moquer de l’artisanat populaire ou des travaux pratiques qu’on fait faire massivement aux enfants américains, Amy Sarkisian leur rend hommage. Son mélange d’Art and crafts n’est pas là pour établir des échelles de valeur esthétique, mais plutôt pour saluer la patience et la technicité d’un travail pas forcément «créatif», mais de longue haleine.

Méticuleuse, l’artiste a tissé à la main son tapis pendant des semaines – selon la technique que lui avaient apprises les institutrices de son enfance. Patiente, Amy Sarkisian met au service de son art tout son savoir-faire de restauratrice pour inventer un monde où chaque petite couche quasi-mécanique participe à l’éclat de l’ensemble. Ainsi, quand elle décide de tourner «sa» version de Alien, le caractère «artisanal» du film de 16 minutes prête à sourire. Et pourtant… ce film, Amy Sarkisian ne l’a pas fait par-dessus la jambe; elle respecte scrupuleusement les étapes principales du film hollywoodien; et chaque image est pensée, pesée. Il lui a fallu 6 ans pour le réaliser.

Ce temps, cette énergie opiniâtrement empilée dans chaque objet, indépendamment de sa matière ou de sa «valeur» interpelle. Un artiste seul peut-il étendre le temps pour parvenir à réaliser -à sa manière- des oeuvres aussi puissantes que des milliers d’employés derrière des machines dans une usine ou dans un studio de cinéma? Peut-il rendre à ces objets sans âmes que sont les meubles du XXI è siècle une individualité et une force esthétique? Amy Sarkisian reprend une question que l’Occident se pose depuis la deuxième révolution industrielle: celle de «l’œuvre d’art à l’heure de sa reproduction mécanisée», selon le titre de l’essai du philosophe allemand Walter Benjamin.

Amy Sarkisian
Table Sculpture (Mella), 2006. Vinyles adhésifs découpés sur table d’appoint Ikea. 75 x 75 x 75 cm.
End Table Sculpture (ilen), 2006. Vinyles adhésifs découpés sur meuble TV à roulettes Ikea. 50,5 x 52 x 56,5 cm.
Aliens, 1997-2002. Vidéo. 16 mn.
Aliens, 1997-2002. Vidéo. 16 mn.
Rug Sculpture, 2006. Tapis tricoté en laine, fils et maille. 153 x 212 cm.