ÉDITOS

Précarité et mépris

PAndré Rouillé

Si quelque chose rapproche le mouvement des banlieues de l’automne dernier et le mouvement des lycéens et étudiants d’aujourd’hui, ce n’est pas seulement la précarité, mais le mépris dont les jeunes font l’objet. Les banlieues se sont enflammées quand le souverain mépris d’un ministre est venu s’ajouter à la précarité et à l’exclusion.
La vague de protestations qui mobilise actuellement une large partie de la jeunesse française contre le CPE n’aurait sans doute pas connu une telle ampleur sans ce sentiment intense qu’éprouvent les jeunes d’être profondément méprisés par la classe politique et les «élites».
Mépris pour leur désarroi face aux incertitudes de l’avenir; mépris pour leurs difficultés concrètes à rentrer dans la vie active que le CPE vient encore aggraver

; mépris pour leurs compétences et leurs talents, quand les diplômes acquis ne débouchent que rarement sur des emplois de niveau correspondant; mépris quand le Premier ministre décide de leur sort sans même songer à les consulter; mépris quand la force de la mobilisation ne suscite qu’entêtement et feinte indifférence de la part du gouvernement. Mépris encore de l’intelligence des jeunes quand on veut présente le CPE comme une réponse à la précarité qui les frappe, alors même qu’il l’installe dans le droit du travail.

Mais les jeunes ne sont pas seuls à ressentir et expérimenter ce mépris qui émane des classes dirigeantes et des «élites», que ce soit par raidissement autocratique, ou par cette pratique ordinaire des «promesses non tenues», cette disjonction consommée entre les mots et les choses, le dire et le faire.

En matière d’art contemporain, on se souvient par exemple de l’excellent discours que l’actuel Premier ministre a prononcé à la Fiac le 10 octobre dernier (lien). L’un des plus lucides, des plus convaincants et des plus dynamiques que l’on ait eu a entendre depuis de nombreuses années.
Non sans emphase, et avec habileté, il a su donner l’impression qu’il était réellement convaincu que «l’art est un enjeu majeur pour nos sociétés»; que «la création nous ouvre un espace de libre invention, de libre questionnement»; que «la vitalité artistique d’un pays traduit sa force et son audace», etc.

Prononcés avec tant d’éloquence, les mots parvenaient (presque) à faire oublier le déficit de présence internationale de l’art contemporain français, la précarité de ses institutions, en particulier les difficultés des Frac à remplir leur mission de service public, faute de moyens.
La magie des mots et l’incandescence du verbe arrivaient (presque) à faire espérer qu’un effort budgétaire serait consenti pour que la volonté du Premier ministre soit faite. On était sur le point de croire que les moyens seraient ajustés à ce qu’il disait si magnifiquement; que, devant tant de flamme, le faire serait accordé au dire.

Malheureusement, comme il était à craindre, le rêve fut de courte durée. Quelques semaines plus tard, les arbitrages aboutissaient à une baisse drastique des budgets d’acquisition alloués par le ministère de la Culture aux Frac pour l’année 2005 : baisse de 50% pour le Frac Auvergne, 35% pour le Centre, 25% pour le Limousin, 30% pour les Pays de Loire, et… 75% pour la Lorraine (chiffres publiés par l’association Platform des présidents des Frac).

Une nouvelle fois les faits venaient contredire les mots, la confiance était trahie, et la preuve donnée que les acteurs politiques vivent dans un autre monde que celui des citoyens : le monde magique des mots et des discours, où le «non» n’existe pas, et où les promesses n’engagent que ceux qui les croient. Un monde du «parler vrai»… où l’on fait l’inverse de ce que l’on dit ! Où les paroles ne servent souvent qu’à enrober et masquer au petit peuple crédule la réalité des choses et des intérêts en jeu.

A cette forme de mépris des citoyens que sont les promesses en l’air, s’ajoute le déni de démocratie par ceux-là mêmes qui ont pourtant la charge de la respecter et de la faire vivre. A cet égard, le CPE aura été, là aussi, éloquent puisque l’Assemblée nationale a été aussi méprisée (recours à l’article 49.3 de la Constitution et à la procédure d’urgence) que les jeunes et les partenaires sociaux.

Force est malheureusement de constater que ce déni autocratique de la démocratie par les élus n’épargne ni l’art contemporain, ni l’opposition, ni les femmes dirigeantes, si l’on en croit la pétition qui circule actuellement à l’encontre de l’attitude de la présidente socialiste de la Région Poitou-Charentes, Ségolène Royal, à propos du Frac dont elle est la présidente.

Contre toute attente, et au mépris des élus, des responsables du Frac, de la Drac, et du ministère de la Culture, Ségolène Royal a pris seule, à la fin janvier, la décision de transférer le Frac Poitou-Charentes, hébergé depuis vingt-trois ans à Angoulème, dans un village de trois cents habitants (Lunazay), où un bâtiment neuf, commandé par Jean-Pierre Raffarin, est inoccupé après l’annulation de son projet d’en faire un centre destiné à la culture… des chèvres.

Bien qu’elle remette en cause un choix antérieurement voté en faveur d’un lieu d’accueil du Frac obligé de quitter ses locaux actuels, la décision de Ségolène Royal est parfaite d’un point de vue technocratique, politicien et comptable : on fait des économies d’aménagement en recyclant un bâtiment neuf existant, on prive du Frac la principale ville de droite dans une région de gauche, et on économise 2 millions d’euros que la région devrait rembourser à l’Europe si l’ex-«Biquetteland» de Raffarin ne trouvait pas rapidement d’affectation.

Mais voilà, ces économies et ces petits jeux politico-technocratiques ont un coût: le mépris de la démocratie et le mépris de l’art contemporain.
Car le Frac, structure principalement urbaine, pourra-t-il remplir sa mission dans un village situé en rase campagne, aux confins de la Vienne ? Sera-t-il possible d’attirer un public pour l’art contemporain, là où le public passionné des chèvres s’est abstenu ?

Quoi qu’il en soit, décider unilatéralement de mettre les artistes à la place des chèvres a déjà valeur de symbole. Bien au-delà de l’art…

André Rouillé.

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Helen Mirra, Käuzchensteig/D, 2006. Bois, pigments naturels. 30 x 120 x 80 cm. Courtesy Galerie Nelson, Paris.

Liens :
— Platform : «Lettre ouverte à M. Renaud Donndieu de Vabres» (fév. 2006)
Discours de Dominique de Villepin à la Fiac (10 oct. 2005)
— Editorial de paris-art.com : «Du fric pour les frac»
— Editorial de paris-art.com : «Villepin à la Fiac : discours réel, budgets virtuels»

English translation : Margot Ross
Traducciòn española : Maï;te Diaz Gonzalez

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