DANSE

Pour une thèse vivante

PSophie Grappin
@17 Nov 2011

Performeuse inclassable, qu’on ne s’avisera surtout plus d’appeler «touche-à-tout», Claudia Triozzi présentait au festival des Inaccoutumés sa dernière production, Pour une thèse vivante. Reprenant des extraits d’anciennes pièces mêlées à des interventions diverses et variées, elle distille sur scène l’essence d’un grand sujet de recherche.

Poussant toujours plus loin sa démarche de performeuse, Claudia Triozzi reprend le fil qu’elle avait laissé derrière elle au Potager du roi pour Idéal. Mais cette fois-ci le discours porte sur ses œuvres passées, tandis que la conférence se confirme comme un exercice interrogeant en premier lieu ce qui fait «corps de thèse».

Dans une politique de l’accent, Claudia Triozzi joue de son étrangeté à la langue française. Elle possède cette fausse naïveté des personnages d’Usbek et Rica, héros des Lettres persanes, dont elle use pour nous pointer l’équivoque et la richesse de sens d’expressions consacrées.
Ainsi de «l’art ou du cochon»: la chorégraphe décide de s’entourer d’un boucher — entre autres invités — avec qui elle va nous présenter des «morceaux choisis», tout en «taillant la bavette».
A lui la viande, à elle les extraits chorégraphiques, mais aussi des interviews, des images, des textes.
Est-ce ainsi qu’on détaille un corps de thèse, qu’on le prépare pour le consommateur?

Pour une thèse vivante s’ouvre sur le solo chanté qui débutait Ni vu ni connu, mais cette fois-ci l’inédit appareil acoustique, miroir distordant de la voix, est placé au plus près du public, en avant-scène, comme pour nous rendre accessible ce dispositif autrefois lointain.
Chacun des «morceaux choisis» sera ainsi exposé, isolé, et, par un double mouvement, explicité selon des problématiques énoncées, ou pas.
La simple proximité d’une ânesse bien vivante et d’un quartier de bœuf en train d’être détaillé, tandis qu’en arrière plan un figurant reste nu et immobile tout le temps de la performance, suffit à produire du discours. Une tresse sémantique se noue à chaque nouvelle performance, feuilletage de couches qui se superposent sans s’annuler, renforce la profondeur de l’acte performatif, son enjeu.

Claudia Triozzi joue, évolue et chorégraphie à l’intérieur d’un espace sémantique, celui de la parole, poursuivant en cela le travail entamé il y a plusieurs années sur la voix. Après la forme — le grain de la voix, l’organe et le corps émetteur du son—, c’est le sens qui devient matière à manipulation et donc à mouvement.
Elle a cette idée apparemment saugrenue de vouloir qualifier un «corps de pensée», ce «corpus» qui constitue la thèse et qui serait, chez l’artiste performer, sa propre carcasse. Tissant des liens d’analogie entre écriture et matière, mots et chair, Claudia Triozzi opère une circulation du sens jubilatoire, au cours de laquelle elle semble abandonner les artifices du spectaculaire.
La substantifique moelle, en somme. Ou, au final, juste un tas de viande élégamment découpé, attendrie par le temps, rendue consommable, mais exposée et mis en scène selon un certain art de la forme, auquel fait écho l’occulus taillé dans la pierre par un des invités. Car cet art de la taille, proprement ornementale, à la gestuelle répétitive et obstinée, constitue également le moyen d’une mise en lumière.
Cette ultime image achève ainsi la mise en perspective d’une pensée diffractée — présentée par et avec éclats sur scène — que l’on pourrait résumer comme un éloge de la praxis.