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Pour un ministère de la Pensée complexe!

PAndré Rouillé

Les résultats du scrutin présidentiel amorcent une rupture plus profonde encore que Nicolas Sarkozy ne l’estimait lui-même: un tournant majeur dans les discours, les valeurs et les modes d’action gouvernementaux; une grave crise stratégique, programmatique et d’identité de la gauche, singulièrement du Parti socialiste.
Dans cette situation, la culture a été, et va rester, au premier plan. Contrairement aux apparences, il a été constamment question de culture au cours de la campagne. Autant chez Nicolas Sarkozy, qui a peu parlé d’art mais beaucoup de culture, que chez Ségolène Royal, qui a, heureusement mais trop tard, remonté la pente d’un Projet socialiste indigent en matière de culture. D’un côté comme de l’autre, la culture a été lourdement malmenée

On s’est déjà étonné ici de la surprenante platitude des propositions avancées, dans la perspective de l’élection présidentielle, par le Parti socialiste dont l’un des dirigeants, Jack Lang, aura été l’un des plus grands ministres de la Culture de la Ve République: le partisan acharné et enflammé de la loi sur le prix unique du livre qui a permis la survie d’un réseau de librairies en France; l’inventeur des Frac qui ont favorisé un essor considérable de l’art contemporain en régions; le défenseur des colonnes de Buren dans la cour du Palais-Royal autant que de la Pyramide du Louvre, de l’Opéra-Bastille, etc. Mais tout cela est déjà bien loin, et l’inspiration socialiste en matière de culture s’est depuis longtemps tarie.

Pire encore: sous l’effet d’un étrange refoulement masochiste, le Parti socialiste a totalement gommé le fait qu’il a, avec Jack Lang, contribué à redessiner les contours de l’art et de la culture, à en redéfinir les pratiques et les conceptions, à les faire sortir de leurs limites traditionnelles — en accélérant l’effacement des frontières séculaires entre «culture» et «non culture», art et non-art, créateurs et artisans, et en favorisant une entrée dans les territoires de l’art d’activités comme la mode, le design, le cirque, etc.
Toutes ces dynamiques éminemment politiques qui ont dû affronter d’âpres et continuelles résistances de la part des forces conservatrices, ont conféré au Parti socialiste une image d’ouverture et de modernité, et une aura auprès du monde de la culture et de la pensée.

Mais assez curieusement, dans le projet Réussir ensemble le changement, ces combats, ces intuitions et ces acquis ont totalement disparu, comme s’ils relevaient d’une époque et d’une volonté d’agir que le Parti socialiste sait aujourd’hui pour lui révolues. Au lieu d’un projet original et stimulant, porteur de perspectives de changement, le document socialiste est, en matière de culture du moins, tout sauf un projet, à peine un programme: une pauvre petite liste de mesurettes sans souffle, sans perspectives, sans ambition.
Bien trop timide et étriqué pour esquisser la moindre dynamique «émancipatrice», pour exercer la moindre attraction en direction des artistes et des intellectuels, le Projet socialiste n’est guère qu’un aveu d’impuissance à considérer le présent et envisager l’avenir: une défaite annoncée. Une faute politique. L’expression d’une déroute identitaire et idéologique dont on mesure depuis plusieurs années les effets dans les politiques culturelles des collectivités territoriales gérées par la gauche — y compris Paris, on y reviendra.

Mais cette défaite de la culture, dont le Parti socialiste est responsable par abandon d’héritage, s’est doublée d’autres défaites imputables, celles-là, à Nicolas Sarkozy. Avant et pendant la campagne, le nouveau Président de la République a adroitement exploité les carences du camp adverse pour constituer de toute pièce une culture sur mesure pour servir de socle à cette droite décomplexée qu’il a non moins méthodiquement rassemblée.
Les ingrédients de cette culture sont assez simples: une solide rhétorique binaire, un culte viscéral pour le patrimoine et les chef-d’œuvres du passé, une captation effrontée de l’héritage et des icônes de la gauche (Jean Jaurès, Jules Ferry, Léon Blum, etc.), ainsi qu’une fiction de l’histoire obtenue par la falsification éhontée des grandes luttes anti-autoritaires, notamment celles de Mai 68.

Profitant du fait que la gauche était littéralement incapable de défendre ses valeurs, ses acquis, ses figures emblématiques et son histoire, bref sa culture, Nicolas Sarkozy est passé à l’offensive. En illusionniste de talent, il est — par usurpation, contre sens, falsification et régression — parvenu de façon volontairement provocatrice à conférer une cohérence paradoxale à un ensemble hétéroclite de valeurs, de faits et de figures.
Falsification de Mai 68; usurpation de Jaurès et des figures historiques de la gauche; alignement régressif des règles de l’art «contemporain» sur celles du Moyen Âge; mépris des usages élémentaires de la République — fallait-il que le futur Président exhibe le soir même de son élection ses liens personnels avec Johnny Hallyday et Jean-Marie Bigard, qui ne sont sans doute pas, fiscalement et moralement, les citoyens les plus fréquentables par celui auxquels les Français venaient de confier le soin de présider aux destinées du pays?

Tout cela, qui frise en permanence l’indécence, a pour évidente fonction de bousculer le bel et fragile édifice de la (très dénigrée) «pensée unique», cette culture supposée de gauche abhorrée par les amis, les partisans et nombre d’électeurs de Nicolas Sarkozy.
Tout cela vise à faire consister une culture «décomplexée» pour une droite «décomplexée» dans la suspension d’une triple continuité historique: celle des modes de gouvernance, celle des acquis sociaux, celle des grandes orientations de la culture vivante contemporaine (assurément pas dominante, et pas nécessairement élitiste ni de gauche).

Le combat majeur de la droite contre l’épouvantail de la «pensée unique» (de gauche), qui malheureusement serait plutôt une pensée molle, n’a pas été mené au nom d’une pensée plurielle et complexe, mais au moyen d’une pensée binaire en noir et blanc, faite de tiers exclus, dans laquelle les victimes sont mécaniquement opposées aux délinquants, les gendarmes aux voleurs, les travailleurs aux fraudeurs, ceux qui se lèvent tôt à ceux qui se lèvent tard, etc. Une pensée qui aplatit la complexité et l’épaisseur du monde, qui la réduit aux deux dimensions d’un plan où les places sont irrémédiablement fixées par les lois de la nature…

Le Président, qui ne manque aucune occasion de proclamer sa dette envers la France, dont il aurait «tout reçu», semble manifestement avoir manqué l’essentiel: cette forme particulière de pensée complexe propre à la culture française.
Au lieu de créer, comme il l’a annoncé, un ministère de l’«Immigration et de l’Identité nationale» (aux relents nauséabonds remontant aux années sombres de la collaboration), il serait peut-être mieux inspiré, pour lui-même et pour la France, de créer un ministère de la Pensée complexe. Cette pensée, qui n’est ni de gauche ni de droite, mais dont la subtile efficience est héritière de la longue et riche histoire de la France et de sa culture.

La sagesse et la responsabilité politique seraient de la respecter, cette culture, de la défendre et de la renforcer, car c’est une richesse immense, immensément fragile. Il en va de l’avenir de la nation, qui est bien malmenée ces temps-ci…

André Rouillé.

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Anish Kapoor, C-Curve, 2007. Acier poli. 220 x 770 x 300 x 13,5cm. Collection de l’artiste. Courtesy de l’artiste Anish Kapoor et de Lisson Gallery, Londres. Copyright Philippe Chancel.

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