ÉDITOS

Politique qui divise, culture qui rassemble

PAndré Rouillé

Le temps est bien loin où, en plein 1968, Jean Dubuffet publiait son célèbre pamphlet Asphyxiante Culture pour dénoncer en termes aussi virulents que radicaux les limites que les intellectuels, enfermés dans l’étroitesse de leurs idées, imposaient, selon lui, à l’art et à la culture. Il n’avait cessé auparavant, au nom de l’«art brut», de proclamer que «l’art n’a rien à voir avec les idées», que la culture se meurt d’être laissée aux mains des spécialistes et des classes dominantes, et que sa fonction principale était de faire ressentir «aux administrés l’abîme qui les sépare de ces prestigieux trésors dont la classe dirigeante détient les clefs».

Tandis que le mythe prévalait qu’il existait une haute culture dont l’acquisition pouvait être un facteur d’ascension sociale et d’élévation intellectuelle et morale, Jean Dubuffet inversait la proposition.
Contrairement à ceux qui, au même moment, le faisaient au nom du peuple, lui parlait au nom des «irréguliers», des «fous», des «personnes indemnes de culture artistique», au nom de la «voyance» contre les idées, car disait-il : «Le savoir et l’intelligence sont débiles nageoires auprès de la voyance».

Les critiques de la culture sont, de part et d’autre de 1968, allées bon train, notamment avec la sociologie de Pierre Bourdieu et de ses adeptes qui ont mené la critique de la culture conjointement à celle de l’école — Les Héritiers (1964), Un art moyen (1965), L’Amour de l’art (1966), La Reproduction (1970), Les Règles de l’art (1992), etc. Alors que la France vivait encore sous le grand récit de l’«école libératrice» (un puissant syndicat d’instituteurs avait même choisi cette expression pour titre de son hebdomadaire), Christian Baudelot et Roger Establet publiaient en 1975 une étude retentissante intitulée L’École primaire divise.

L’exposition «Douze ans d’art contemporain» (dite «Exposition Pompidou»), qui était censée témoigner de la vitalité des arts plastiques à l’époque gaulliste, est restée célèbre parce qu’elle s’est ouverte le 16 mai 1972 au Grand Palais sous la protection des CRS. Ils avaient été  appelés pour encadrer les artistes qui déménageaient leurs toiles en signe de protestation contre la censure qui avait frappé la coopérative des Malassis, auteurs d’une fresque collective monumentale intitulée Le Grand Méchoui, violemment dirigée contre le régime gaulliste.

L’école et la culture étaient à cette époque des terrains d’affrontements ouverts, souvent directs, avec le pouvoir politique. Depuis, la situation a beaucoup changé. On n’attend plus aujourd’hui de l’école, qui peine à garantir un emploi, qu’elle libère, ni même qu’elle éduque.
Quant à la culture, elle a connu deux grandes évolutions : d’une part, elle s’est modérée dans ses actions, y compris dans la période actuelle de profondes remises en cause de ses moyens; d’autre part, elle a connu, à partir des années 1980, une extension considérable de son périmètre.

C’est Jack Lang, ministre socialiste de la Culture, qui a soutenu en France le processus d’expansion de la sphère culturelle rendant largement caduques de vieilles divisions comme le conflit entre l’art des «intellectuels» et celui des «fous» qui était en effet désamorcés dès lors que l’on voyait en l’un et l’autre deux versions également légitimes de l’art.
La grande opposition entre «haute culture» et «basse culture», qui a longtemps prévalu en Occident, et que l’art moderne n’a cessé de vouloir dépasser tout au long du XXe siècle, a elle aussi perdu de sa pertinence.
La fin des avant-gardes, dont l’histoire est émaillée d’une multitude de conflits et d’une pléthore de manifestes esthétiques aussi vindicatifs les uns que les autres, a apporté une certaine sérénité dans l’art.

C’est dans ce cadre que la photographie, bannie durant des décennies du monde de l’art, a pu accéder vers les années 1980 au statut de matériau de l’art contemporain. D’autres pratiques ont également échappé au mépris et au rejet des milieux de la «haute culture»:  la mode, la couture, la cuisine, la bande dessinée, ou des pratiques aussi neuves et socialement périphériques que le rap, les graffiti ou les tags.
Les antagonismes verticaux entre pratiques, qui avaient animé les avant-gardes de la modernité, se sont amenuisés avec l’extension du champ de la culture. Extensive et inclusive, la culture est devenue plus apaisée et consensuelle.

Les sociétés occidentales développées sont ainsi marquées par une extension et une pacification du champ de la culture, parallèlement à un rétrécissement de la place de la politique dans l’organisation de la vie en commun. Alors que «la politique divise, la culture rassemble» (Alain Brossat, Le Grand Dégoût culturel, p. 20). Elle tend à occuper une fonction délaissée par la politique, mais aussi le travail, et naguère le patriotisme: celle de ponctuer la vie, d’en apaiser les blessures et d’en orienter les comportements.

Le monde est devenu trop complexe pour s’enfermer dans les oppositions binaires qu’affectionne la politique. Face à l’épuisement de la démocratie parlementaire, perceptible dans l’abstention aux élections ou dans le désaveu croissant qui frappe les élites et les élus, la «démocratie culturelle» sert de relais, parfois à l’initiative des politiques eux-mêmes — le communiste Francis Parny dès son arrivée au Conseil régional Ile-de-France, et bien sûr le Président de la République dans sa récente lettre de mission à la ministre de la Culture Christine Albanel.

Mais la démocratie culturelle passe aussi et surtout par une série de dispositifs susceptibles de produire des rassemblements consensuels autour d’affects d’autant plus partagés qu’ils sont soigneusement déconnectés des clivages et des luttes politiques.
C’est le cas des émissions télévisées, non en raisons de leurs supposées qualités ou faiblesses, mais pour leur force de rassemblement et leur capacité à produire de la positivité (rire, être léger et applaudir beaucoup sont de rigueur sur les plateaux de télévision !).
C’est également le cas des dispositifs de communication numérique combinant téléphone mobile, appareil photo, SMS, et maintenant internet, email, vidéo et télévision, qui induisent de puissants rituels comportementaux et des modes nouveaux de relations au monde.
C’est encore le cas, plus classique sans être très ancien, des divers festivals, dont certains intitulés — rencontres, nuit, folle journée, printemps, etc. — expriment les intentions.
C’est évidemment le cas de l’attention accordée aux diverses déclinaisons du patrimoine qui visent à unir, à abolir les différences et les divergences, autour d’un passé national commun.
C’est largement le cas des actions de mécénat qui sont pour les entreprises l’occasion de rassembler les employés dans une opération de communication interne en forme de dépassement et d’oubli des luttes sociales et des conflits au travail.
C’est éloquemment le cas de ces fameux «Arts de la rue», mixte improbable fabriqué sur mesure pour produire du consensus et du partage avec la bénédiction et le soutien actif du ministère de la Culture.

Dans tous ces cas, la culture apaise en désamorçant les conflits. A l’inverse de la politique, elle gomme les aspérités et colmate les divisions, mais au risque d’occulter les différences, d’aplatir les hétérogénéités, et de produire de l’indistinction.
Le mixage des matériaux, l’entrecroisement des pratiques, et le meli-melo des références constituent la version esthétique du consensus social où tout se vaut, tout s’échange, et tout communique sans heurts.

Alors que la démocratie parlementaire s’adresse à des citoyens singuliers, électeurs à convaincre un à un, au moyen de discours tournés vers l’action,
la démocratie culturelle, elle, rassemble des publics en flattant leurs goûts et en les plaçant dans une posture de consommation.

Jamais sans doute la démocratie culturelle n’avait aussi nettement qu’aujourd’hui été affirmée comme une priorité politique. Le Chef de l’État a en effet confié à la ministre de la Culture pour «première mission de mettre en œuvre l’objectif de démocratisation culturelle». Parce que, selon lui, cet objectif a été manqué par tous les gouvernements qui ont négligé d’«élargir les publics» en favorisant une «offre [de culture] répondant aux attentes du public».

En France, une continuité d’un quart de siècle se dessine ainsi de Jack Lang à Christine Albanel dans la tentative d’adosser la démocratie parlementaire affaiblie à une démocratie culturelle. Il s’agit moins là de proposer de nouvelles politiques culturelles, que d’inventer, à partir de la culture, de nouvelles postures politiques: une «politique à la culture» (Alain Brossat).

André Rouillé.

A lire
— Jean Dubuffet, Asphyxiante Culture, éd. Minuit, Paris, 1986. Première éd. 1968.
— Alain Brossat, Le Grand Dégoût culturel, Seuil, Paris, 2008.