DANSE | CRITIQUE

Political Mother

PKatia Feltrin
@27 Sep 2010

Avec Political Mother, l’Anglo-Israélien signe une énergique chorégraphie de démiurge reliée à la fin des temps. Le chorégraphe-musicien nous enchante avec son orchestre de fantassins, ses orateurs-dictateurs et ses dix danseurs-musiciens qui semblent tous avoir ingérés un métronome, tant ils dansent à l’unisson.

Au commencement était la musique… «Comme d’habitude je n’ai utilisé aucun métronome – ça sonnait plus vrai, comme un objet trouvé dans le rue. Cet enregistrement minable semblait venir de la nuit des temps, End of the World, » confie le chorégraphe au sujet de Political Mother, sa nouvelle création coproduite par le Théâtre de la Ville. «End of the World est une musique sur laquelle les dix danseurs ont évolué pendant un mois, en l’écoutant en boucle 4 à 5 heures par jour», poursuit le chorégraphe quant à son processus de travail. Une méthode organique irriguée par l’atmosphère sonore. Ainsi, comme dans In your Rooms, l’œuvre musclée présentée l’an dernier dans ce même théâtre, Political Mother se compose d’une successions de tableaux rapides, avec des fondus noirs, des cuts, rythmés par une musique obsédante et puissamment évocatrice.

«J’ai imaginé une fin d’après-midi dans une ville du désert, avec un groupe de musiciens égyptiens. […] J’ai songé à de longs unissons ondulants»… En effet,
les interprètes dansent à l’unisson. On retrouve dans cette pièce des motifs de la danse hassidique, des frises égyptiennes qui se déroulent en accéléré. L’osmose qui s’en dégage provoque des moments de grâce n’excluant pas le sens de la dérision du chorégraphe et son analyse du politique.

Dans sa dramaturgie semblent battre sous la trame les dialogues de La République de Platon. On sent l’émotion de ce texte défiler dans les frises de corps. Face à l’orateur perché qui déclame des onomatopées avec conviction — une figure paternelle de l’autorité protégée par une ligne de fantassins, des petits soldats-jouets qui jouent énergétiquement de la batterie —, un parterre de danseurs miséreux rêve de le dégommer à l’unisson, rêvent tous de devenir l’homme au dessus des autres, en haut de la pyramide visuellement esquissée par le décor minimaliste.

«L’homme politique, qui a le pouvoir, travaille à l’encontre des citoyens», défend Socrate dans le Livre I de La République. Un constat que l’on ressent dans la mise en scène. Et à travers l’ensauvagement de l’orateur se dessine cette remarque de Thrasymaque: «La justice naturelle est ce qui est le plus avantageux au plus fort ; et le plus fort est celui qui ne se trompe pas dans la compréhension de ce qui lui est avantageux.»

En écho au texte du philosophe grec, le parterre danse la peine archétypale des peuples soumis aux dictateurs aux hormones révulsées. La force de la terre est invoquée pour le changement, pour renverser le pouvoir. La guitare rock accompagne cet élan de dissidence. Entre marxisme et libéralisme, les danseurs vivent des saynètes historiques accélérées. Sur des rythmes endiablés ils rejouent le théâtre de l’éternelle révolte. Chaplin dans Le Dictateur est esquissé ; Metropolis de Fritz Lang à travers le son frénétique des machines, l’aliénation, l’ambiance graphique constructiviste.

Passent aussi en accéléré les histoires des passions amoureuses, entre domination/soumission, manipulation/séduction… Hofesh Shechter propose un programme de catharsis globale. Cette vieille musique des Egyptiens reliée à la nuit des temps, fonctionne comme un miroir de sorcière propice à l’apparition de ces tableaux fugitifs et existentiels.

En incipit de la pièce, un seppuku grotesque d’un guerrier japonais. Entre la vie et la mort, entre le simulacre et le vrai. S’enchaîne ainsi une ribambelle de séquences, notamment une étonnante chorégraphie de fumées, évoquant un paysage de montagnes, sur du Bach, suivi d’un souffle qui engendre soudain une apparition organique. Political Mother alterne rondes sabbatiques, duos d’hétéros, visions éthérées issues d’une focale de sorcière.

La pièce est une réflexion philosophique qui aurait sans doute séduit Socrate. Après La République de Platon, Political Mother est une déesse mère qui semblerait vouloir dire, tout simplement : «Take Caire»… au coeur de notre illusoire existence.

— Chorégraphie et musique: Hofesh Shechter
— Lumières: Lee Curran
— Costumes: Merle Hensel
— Son: Tony Birch
— Collaboration musicale: Nell Catchpole, Yaron Engler
— Avec: 10 danseurs et 8 musiciens