DANSE | CRITIQUE

Poetry Event II

PCéline Torrent
@18 Juin 2010

Pour ce Poetry Event, Carolyn Carslon collabore avec le metteur en scène de Philippe Adrien et le musicien Kudsi Erguner autour d’une volonté commune d’évoquer les poèmes de Nâzim Hikmet.

Point de tempête pourtant lorsque l’on pénètre dans le théâtre, mais une douce brume, s’étendant du plateau — où déjà se profile une silhouette — jusqu’au public, nous attirant, avant même que le spectacle ne commence, dans le nuage poétique de Nâzim Hikmet.

Lorsque Philippe Adrien prend la parole, dans une pénombre onirique, narrant à la première personne la vie et l’engagement de l’écrivain, la silhouette s’anime depuis le fond de la scène, se découpant à contre-jour sur un écran. Ombre d’un poète devenu ombre, Simon Bellouard retrace par gestes les combats qui ponctuent la vie d’un homme, lui redonnant un corps tandis que le lecteur lui redonne une voix. Voix d’un homme…à laquelle succède bientôt la voix d’un poète, ou plutôt la voix d’une âme poétique. Passage de la biographie aux poèmes, marqué par l’entrée en scène, dans un faisceau lumineux mordoré, de Carolyn Carlson, tandis que Kudsi Erguner fait vibrer dans les airs les premiers accents de sa flûte ottomane.

Dès lors que débute la lecture des vers, un étrange duo s’engage entre Simon Bellouard et Carolyn Carlson, le danseur et la danseuse, le poète et sa poésie… L’un et l’autre s’entrecroisent, se répondent, se correspondent, ne se touchent jamais vraiment mais se crient leur respiration, jusqu’à se confondre dans un même souffle, un même flux vital. Et alors qu’aux mots s’entrelacent les notes, les mouvements des corps épousent tantôt la rythmique des vers tantôt la mélodie de la flûte ney.

La parole poétique échappe parfois à Philippe Adrien, pour retentir depuis l’intérieur des corps qu’elle met en mouvement. Les danseurs, ainsi que le musicien, font, par moments, résonner l’écho de quelques rimes de Nâzim Hikmet dans leurs propres langues, de l’anglais au français en passant par le turque. On en regrette presque l’omniprésence de la voix du comédien qui n’a malheureusement pas la profondeur magnétique et sonore de celle de Carolyn Carlson ou de Kudsi Erguner.

Par ailleurs, la lecture à voix haute, en continu, presque atone, des textes, n’est pas loin d’apparaître superflue, car c’est surtout à travers les corps qui dansent que vibre puissamment le chant de Nâzim Hikmet, à travers les danseurs à la fois poètes du mouvement et écriture, corps et graphie.

Alors que défilent sur la scène des pages de lumière, rouge-guerre, bleu-rêve, pourpre-amour, jaune-énergie, l’écriture semble s’échapper du livre, l’encre devenant chair. Ainsi assistons-nous, non pas tant à la mise en scène d’un homme qui écrit qu’à la mise en corps de l’écriture d’un poète, écriture qui se bat, écriture qui aime, écriture qui se cogne au mur fictif d’une cellule, écriture qui souffre, écriture qui se recueille…

Le jeu chorégraphique se calque fréquemment sur le jeu strophique, ou plutôt devient ce jeu strophique, comme lorsque Carolyn Carlson, assise au bord d’un petit oasis artificiel fait raconter à son corps le Conte des contes de Nâzim Hikmet, ce très long poème qui s’articule sur un leitmotiv, auquel s’ajoute à chaque strophe un mot qui gonfle le vers jusqu’à l’ultime célébration.

« Nous sommes au bord de l’eau
le platane, moi, le chat, le soleil, et puis notre vie ».

Au bord de l’eau, nous revoici comme aux sources de la poésie, aux temps originels où le geste ne se distinguait pas du verbe, «poiêsis», création humaine, écho de la création du monde.

A partir des poèmes de Nâzim Hikmet
— Danse: Carolyn Carlson
— Mise en scène: Philippe Adrien
— Flûte ney: Kudsi Erguner