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«Pocket Films»: pour un cinéma mineur

PAndré Rouillé
@12 Jan 2008

Le temps est déjà très lointain où l’on ne pouvait voir un film qu’assis dans un fauteuil de salle obscure. La télévision, et plus encore le zapping, ont totalement bouleversé tout le spectacle public du cinéma en faisant pénétrer les films dans les appartements privés, et en transformant du même coup nos manières de les voir. La solennité du rituel public de visionnage au cinéma, associée à une sociabilité et une immobilisation du corps plongé dans le noir, ont favorisé une sacralisation de l’objet-film, une culture cinématographique des spectateurs autant qu’une attention esthétique particulière de la part des réalisateurs.
En créant le «Pocket Films» (2005), le premier festival entièrement consacré aux images tournées et diffusées avec des téléphones mobiles, le Forum des images a opportunément attiré l’attention sur un phénomène récent

, sur une nouvelle révolution dans le monde déjà très chahuté des images: la possibilité désormais de recevoir, d’enregistrer et de transmettre des vidéos sur les téléphones mobiles. Autrement dit, la naissance d’un «cinéma mineur».

Disons-le tout de suite, le terme de «cinéma mineur», qui évoque l’ouvrage célèbre Pour une littérature mineure de Deleuze et Guattari, ne désigne pas un sous-cinéma, certainement pas un cinéma pauvre, plutôt un cinéma autre assumé par une minorité face au cinéma majeur de la grande industrie cinématographique. Le «cinéma mineur» des téléphones mobiles vidéo creuse le cinéma majeur de nouvelles pratiques, de nouvelles images, de nouvelles matières et de nouveaux horizons.

Avec les pocket films, en effet, les films ne sont plus enfermés dans des salles obscures, ni attachés à des écrans de télévision, ni vus simultanément par des individus regroupés ou atomisés, ils sont dans la poche. Les (grands) écrans des salles obscures et les (petits) écrans des téléviseurs ne diffèrent pas des (mini) écrans des téléphones mobiles par la dimension mais par la mobilité. Les premiers sont fixes, les derniers sont mobiles. Les pocket films sont nomades, non plus attachés à des lieux mais à des individus — à leur quotidien, à chacun de leurs instants. Aux visionnages simultanés et réglés succèdent des visionnages singuliers, infiniment variables, et en réseaux numériques tout aussi divers et ouverts.

Autre différence : avec les téléphones mobiles vidéo, l’appareil de visionnage des films est aussi celui qui sert à les réaliser et à les diffuser. Alors que dans une salle de cinéma ou devant un téléviseur, le spectateur est bloqué dans son statut de spectateur, avec son téléphone mobile vidéo, il est au contraire simultanément réalisateur, spectateur et diffuseur de ses propres films. Il ne regarde jamais sans agir.
La réalisation, la visualisation, la transmission et la réception sont ainsi rassemblées en un seul et même appareil, concentrées dans les mêmes mains. Les grandes étapes du film sont ainsi aplaties, fondues et toutes devenues individuelles. Le groupe social, les métiers et les activités impliquées dans le spectacle cinématographique s’effacent dans un processus croisé de désocialisation et d’individualisation.

Au regard de l’énorme logistique technologique, professionnelle, économique et sociale du cinéma majeur, le cinéma des téléphones mobiles vidéo est mineur par les effets conjugués de sa légèreté et de sa mobilité, de l’aplatissement et de l’individualisation des différentes étapes du processus cinématographique, et de la proximité que les films et les appareils entretiennent avec les individus et la réalité quotidienne de leur vie.

Dans les films majeurs, les acteurs, le star système, la fiction, le montage, la distribution, les conditions du visionnage, l’esthétique même : tout concourt à creuser une distance avec le vécu ordinaire des spectateurs et avec la réalité du monde. Autant il est dans ce cinéma majeur question d’un monde autre que le mien, autant le cinéma mineur est, lui, intime, spontané, plus haptique que visuel, plus sensible qu’esthétique.

Du majeur au mineur, le cinéma cesse ainsi d’être représentatif pour tendre vers ses extrêmes ou ses limites. On passe d’un usage représentatif à un usage intensif du cinéma. Exprimer une sensation, capter un instant fugitif, traduire une intimité, saisir une humeur, signifier une proximité, etc., seule peut le faire une caméra qui colle au corps, qui l’habite et le prolonge, qui vibre avec lui. Et cela au travers d’une nouvelle matière visuelle et sonore dans laquelle les choses filmées font corps avec images, ne formant plus, par cette fusion, qu’une séquence d’états intensifs…

La faible définition des images, la modestie de leurs dimensions et la médiocrité sonore des pocket films ne sont pas les traits d’une pratique pauvre, mais ceux d’un cinéma mineur dont la force créatrice et expressive puise ses ressources dans la sophistication technologique des appareils (celle des téléphones et des réseaux numériques), dans le contournement de l’économie, dans une redéfinition de la qualité technique des images (dans le sillage des outils numériques à écrans mobiles), dans un fort courant individualiste, dans un désir croissant de proximité avec les choses, et dans une posture largement généralisée d’échanges et de dialogues par le biais d’appareils connectés en réseaux. Ces éléments à l’œuvre dans les pocket films stimulent une inventivité et une richesse esthétique assez fortes pour tracer de nouvelles voies hors des sentiers coutumiers du cinéma riche.

En marge de la grosse machine du spectacle cinématographique dont la puissance, le fonctionnement et l’esthétique font partie des produits et des expressions emblématiques du XXe siècle, se créent, avec les pocket films, des matières d’expression visuelles et sonores singulières en résonance avec le monde, la vie, les sensibilités, et les modes d’échanger et de voir d’aujourd’hui.

André Rouillé.

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LLND (Laurent Lettrée & Nathalie Delpech), Perdus autour de la Tour aux Tambours, Pékin/Paris mai 2005. Vidéo. Courtesy LLND.

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Perdus autour de la Tour aux Tambours

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Gilles Deleuze, Félix Guattari, Kafka. Pour une littérature mineure, éd. Minuit, Paris. 1975.

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