DANSE | CRITIQUE

Pléiades

PMarie Juliette Verga
@08 Mar 2013

Dans le cadre de sa résidence au Théâtre National de Chaillot, Alban Richard présente Pléiades, un concert de musique et de danse. Il réactive la rencontre prévue par Iannis Xenakis et déroule les tissages possibles entre partitions autonomes. Une pièce d'une beauté sidérante.

La partition de Iannis Xenakis retrouve la danse, pour la première fois depuis sa création en 1979 avec le Ballet du Rhin. La précision d’écriture et l’inlassable désir de tisser les différentes expressions artistiques font d’Alban Richard un interlocuteur tout désigné.
La forme choisie est un partage de l’espace du plateau, un concert dansé pour six musiciens et six danseurs, douze corps en mouvement. Une matérialisation de l’écriture toute en vibrations et en silence – parcourue de mutations incessantes entre l’ensemble et le détail.

Pléiades est une œuvre musicale complexe qui requiert une écoute et une coordination parfaite de la part des musiciens. Les six étoiles du titre renvoient au six membres permanents des Percussions de Strasbourg. Il s’agit aussi d’intituler une pièce qualifiée d’abstraite d’après un mythe: les six servantes d’Artemis apparaissent au ciel baignées dans le brouillard de leurs larmes, inconsolables suite à la perte de leur sœur Electre, tombée de chagrin/devenue comète à la chute de Troie. Par ce choix, Iannis Xenakis fait apparaître la porosité qui joint étoiles et humains, mathématiques et poésie.
D’autres choses encore, sans doute. La partition quant à elle semble affirmer le multiple et le complexe comme lois cosmiques élémentaires. La multiplicité des possibles ne met pas en danger l’unité, l’unité en est simplement constituée.

Face à cette œuvre manifeste, Alban Richard choisit une réponse de compositeur. Suite à ce qu’il appelle une radiographie de la partition — un travail d’extraction, de mise à jour du squelette — il utilise la structure élémentaire de l’œuvre. Iannis Xenakis décrit ainsi les principes d’écriture de la pièce: «périodicité, répétition, duplication, récurrence, copie fidèle, pseudo-fidèle, sans fidélité» qu’il découpe en quatre mouvement: Mélanges, Claviers, Métaux , Peaux.
Cette structure, Alban Richard s’autorise à y ajoute un cinquième mouvement, Silence, entre les deux premiers. Loin de s’arrêter à un rapport de symétrie ou, pire, d’illustration, le chorégraphe explore les zones de rencontre, espaces délicats et impalpables qui échappent souvent.

Les Percussions de Strasbourg jouent d’abord le puissant Mélange qui contient tout ce qui sera développé ensuite. Entre les vibraphones, les marimbas, les xylophones, les timbales et autres tambours, les musiciens exécutent une chorégraphie de déplacements directement générée par la partition musicale. Lorsque les interprètes prennent le temps de remodeler l’espace en faisant rouler les instruments jusqu’aux lisières du plateau, les envolées font place à Silence et à une partition dansée d’une infinie complexité.

Alban Richard donne à voir la partition. Les danseurs deviennent signes, information visuelle, transcription en volume et en mouvement d’une écriture préexistante. A la manière des assemblages sonores nés de quelques notes et construit sur le modèle des galaxies – un mouvement de tête ou une torsion de la colonne chez l’un des danseurs entraîne son corps puis celui des cinq autres dans une spirale parfaitement maîtrisée. Une réplique chorégraphiée à Mélange qui contient le matériel chorégraphique des parties à venir. Claviers laisse la danse et la musique côte à côte, en coexistence. La chorégraphie étonne par sa capacité à créer l’ensemble à partir de trajectoire purement individuée. Métaux met musiciens et danseurs au métronome. Suivant un unique tempo, les danseurs et les musiciens se mêlent dans le regard. Les reflets sur les instruments métalliques et les paillettes noires des costumes, les respirations des projecteurs orchestrées par Valerie Sigwart, la croissance sonore et les arabesques des marches forment une constellation hypnotique dans laquelle l’esprit se plait à voyager. Enfin Peaux, instant de fusion explosif dans lequel la multiplicité des rythmes et des énergies se rencontre tandis que musiciens et danseurs finissent par se ressembler mais sans jamais se confondre.

Donner à voir la partition à travers le mouvement des corps donne un goût très singulier au chaos sonore qui résulte de la partition. Lorsque nous entendons les danseurs compter à voix haute, nous nous rappelons soudainement de la complexité de la partition musicale. Apparaît alors une trame, une composition des possibles comme autant d’ordres inédits.

Pléiades, un concert de musique et de danse serait alors le nom de cette sculpture immatérielle et éphémère forgée par les corps de tous les interprètes – ce rituel mathématique et poétique qui réconcilie durablement intellect et émotions. Une pièce importante, capable de mettre en scène le chaos et la puissance de ses énergies en prenant soin d’éviter la violence, l’épuisement et la prise de pouvoir.