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L’artiste photographe Eric Rondepierre se lance dans une émouvante mais rigoureuse quête des origines. L’auteur y retrace minutieusement les premières années de sa vie, effacées de sa mémoire.
 

Information

Présentation
Eric Rondepierre
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Ce livre, fruit d’une enquête menée par l’auteur, retrace les premières années de la vie d’Éric Rondepierre, artiste, né en 1950 à Orléans, «placé» par l’État français à l’âge de 11 ans dans un établissement de la banlieue parisienne.

Le narrateur se souvient d’une enfance étrange et solitaire, ballottée entre une maison familiale à Neuilly et des chambres d’hôtel, autour de laquelle se dessine en filigrane un Paris disparu, celui des promenades en fiacre, des jeux d’enfants dans les jardins des Champs-Élysées, des cinémas permanents.

Il décrit aussi, sobrement, les années de pensionnat, la pression des éducateurs, les voyages «organisés», les amitiés passagères, la résistance passive, les premières lectures. Une vie austère, sans ouverture sur l’extérieur — excepté les salles obscures où l’enfant et sa mère, lors des rares sorties, cherchent un divertissement. Et un jour, à 18 ans : partir.

Extrait

«Une femme sonne à votre porte. Elle vient vous voir de la part d’un collectionneur parisien pour acquérir une œuvre. Son choix se porte successivement sur plusieurs photographies, une discussion s’engage tandis que la nuit tombe doucement. Vous n’essayez pas de rompre l’obscurité. La femme est assise en face de vous, le dos tourné à la verrière, et au moment où elle pose une question simple — une de ces questions sans réponse auxquelles on se dérobe volontiers — vous ne la distinguez plus. Sa voix seule :
— Je pense qu’à un certain âge on se connaît, on s’accepte comme on est.
— Vous n’êtes pas d’accord?
— Je ne sais pas…
— Vous ne vous connaissez pas?
— À travers le regard des autres. En ce sens, j’ai encore beaucoup à apprendre.

Cette dernière réplique est venue spontanément sur vos lèvres, vous ne l’attendiez pas. Vous n’en mesurez pas la portée. Ce n’est qu’au moment où vous êtes de nouveau seul, calé sur ce tabouret ergonomique acheté dans une brocante en Suisse, face à l’écran de votre ordinateur, les mains sur le clavier, les genoux douloureux à force de supporter le poids de votre corps, qu’elle survient de nouveau et que vous l’entendez résonner dans votre tête. Il y a toujours, avec celui qui dit « je » et dans le même temps, ceux qui le regardent. Le « je » qui vient en écrivant, ceux qui ne s’y retrouvent pas, tous ceux que « je » oublie et qui l’ignorent également. Et le temps qui passe. Le temps du « je » passe avec lui, et c’est à partir de ce double mouvement que vous pouvez affirmer être né en 1950, à Orléans, au domicile de votre père, Gilbert Grossiord. Votre mère s’appelle Germaine Rondepierre et vous portez son nom. À moins que ce ne soit lui qui vous porte, qui sait ?

Vous pouvez incarner votre position dans le langage et avancer masqué, comme dans toutes les autobiographies du monde. Vous direz alors, avec cette fausse naïveté du direct: « Je suis né en 1950, 20 faubourg Madeleine, à Orléans. Mon père, Gilbert Grossiord, est médecin, ma mère, Germaine Rondepierre, sans profession ». Vous ajouterez : « Au moment de leur rencontre, ils ont la quarantaine, chacun une vie familiale derrière eux ; ils se fréquentent depuis deux ans quand je viens au monde, se séparent deux ans après, hors mariage. Aucun souvenir d’Orléans, de ces deux premières années, aucun de mon père ».

Il vous reste à dire que vous n’avez jamais vu vos parents ensemble. Que vous avez du mal à circonscrire leur milieu d’origine. Même à présent, cela vous semble abstrait, n’ayant eu que très peu de renseignements de première main.

La seule chose qui vous semble concrète, la seule famille présente est votre mère. Même si, quand vous êtes en âge de la regarder, sa vie de femme s’est éloignée. Vous êtes avec elle : la seule trace de son passé, la seule promesse d’avenir. De cette vie que vous menez ensemble, vous préférez ne rien dire. Vous revoyez seulement son visage quand il s’éclaire d’un rire, les conciliabules qu’elle mène en son esprit et dont témoigne le mouvement de ses lèvres. Celle qui ne craint pas de dire aux autres ce qu’elle pense haut et fort se parle à elle-même, en silence. Un cinéma muet dont vous n’avez que l’image. Autant dire que les intertitres ne laissent pas beaucoup de traces dans votre mémoire. Il vous revient pourtant celui-ci, deux jours avant sa mort, sur son lit d’hôpital : « Je trouve que ’Germaine Rondepierre’ ça ne veut rien dire. Ça n’est rien. Rien du tout ».

Qu’espérez-vous de cette phrase ? Elle en provoque une autre, de votre cru : « La famille de ma mère est modeste ». Avec ce recul de l’humour, vous paraissez loin de tout ça. Mais pas assez, semble-t-il, puisque vous remontez encore le temps : « Sa propre mère meurt un mois avant ma naissance. Ma mère se contente de dire qu’elle est nerveuse, difficile, sévère avec elle. Gants blancs, pas le droit de se salir, de jouer, de sortir ; toute la permissivité est orientée vers son frère. Je n’ai jamais connu le métier de mes grands-parents ».

Vous pensez pouvoir continuer comme ça. Vous persistez. Vous signez.»