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Place on paper

PAnne Lehut
@04 Fév 2011

L'artiste anglais David Tremlett, voyageur avant tout, s’est arrêté à la galerie Jean Brolly, le temps de réaliser un wall drawing, comme il l’avait fait en 2007. Around Here dialogue avec des œuvres sur papier qui partent toutes du souvenir des pays parcourus par l’artiste.

David Tremlett part en Inde à 19 ans, après être passé par le Royal College of Art. C’est le début d’une longue suite de voyages, d’une curiosité toujours renouvelée pour les cultures autres. Toutes ses impressions sont notées précieusement. Mais c’est de retour dans l’atelier (ou ici dans la galerie) que l’œuvre prend forme, souvenir sensible d’un ailleurs.
Pour David Tremlett, «c’est au spectateur de recréer le temps et l’endroit». Il ne laisse pas d’indices: le but du jeu n’est pas de retrouver le pays évoqué. C’est un travail sensible, réalisé le plus souvent au pastel, qui s’adresse directement à l’imaginaire.

Le wall drawing prend place sur un des murs principaux de la galerie que le pastel, d’une teinte jaune-ocre, vient recouvrir. Des bandes noires alternent avec les plages de couleur, toujours plus étroites à mesure que l’on s’éloigne du sol. Dans la couleur, on retrouve des lettres, récurrentes chez David Tremlett, qui raisonnent comme autant de mots entendus dans une langue souvent inconnue. Ici, ce sont les noms des rues qui environnent la galerie qui sont entremêlés.

On retrouve là l’intérêt de l’artiste pour un lieu, mais aussi pour son architecture, avec laquelle ses wall drawings jouent souvent. La galerie est ici presque retournée comme un gant: en choisissant d’installer un banc (celui-là même qui est d’habitude utilisé autour de la table de réunion au fond de la galerie) au milieu de sa composition, David Tremlett fait d’Around Here un espace qui évoque la rue, l’espace public.
La contrainte du mur (une proéminence au centre), qui arrête la couleur, devient un élément pour rebondir et pour mieux abolir la frontière entre l’intérieur et l’extérieur. Il n’y a jamais aucune lutte entre l’œuvre et le lieu chez David Tremlett; et la douceur du pastel, la façon dont il est appliqué (avec la main, puis à l’aide d’une éponge) relève bien plus de l’imprégnation, du dialogue que de l’occupation autoritaire d’un espace.

Cette œuvre éphémère, pourquoi pas adaptable à un autre lieu avec d’autres noms de rues, est accompagnée de travaux sur papier, toujours abstraits. David Tremlett y combine les formes géométriques les plus simples et le pastel, toujours. Le contraste entre la solidité des compositions et la fragilité de la matière aboutit à une certaine harmonie. Ainsi, avec Mass and Space #1 et #3 (Tokyo), réalisés après un voyage au Japon, la rigidité de forme verticale tranche avec la liberté des motifs qui les remplissent. Il n’est ici vraiment pas question de reproduire fidèlement l’esprit d’un pays visité. C’est de sensations qu’il s’agit, d’impressions, à partir desquelles le visiteur créera les siennes.

Dans Zacatecas se détachent des formes circulaires composées par des lettres, qui sont toujours autant d’évocations de lieux (le Mexique, ici), sur une couleur étonnante, entre le vert et le jaune — de ces couleurs indéfinissables associées à un endroit mais qui ne correspondent à aucun nuancier. Le tout forme une sorte de paysage. Les couleurs, la forme parlent directement au regard, tandis que la matière même en appelle au toucher. Restent les lettres qui s’entrechoquent et font presque jaillir du son.

Si le voyage est au centre de ce travail exigeant, Drawing #1 #2 #3 (Italy) ouvre également des perspectives vers une véritable réflexion sur l’espace et la couleur. Des traits de crayon de papier derrière lesquels on sent le passage physique de la main de l’artiste viennent «quadriller» la couleur, dans ce triptyque. Les ondulations du papier, toujours vivant, sensible aux moindres variations, viennent surajouter une dose de sensualité à ce travail qui nous attire, comme un tissu que l’on devine être d’une grande douceur et que l’on a irrésistiblement envie de toucher.

A travers ses propres voyages, David Tremlett propose une véritable expérience, dans laquelle rien n’est imposé. L’artiste se fait passeur de sensations qui sont autant de résultats de déplacements physiques à travers le monde — déplacements que le visiteur est invité à répéter, mentalement, dans l’espace de la galerie.

— David Tremlett, Around Here, 2011. Pastel sur mur. 300 x 700 cm
— David Tremlett, Zacatecas, 2008. Pastel sur papier. 122 x 245 cm
— David Tremlett, Drawing # 2 (Italy), 2008. Pastel sur papier. 122 x 244 cm
— David Tremlett, Drawing (Italy), 2008. Pastel sur papier. 3 fois 150 x 122 cm
— David Tremlett, Surface Construction # 8 (Mexico), 2010