DANSE | CRITIQUE

Pitié !

PKatia Feltrin
@07 Nov 2008

Du pathos lourd à la pathologie gestuelle, la horde de danseurs menée par Alain Platel, prise de convulsions et de tremblements, frôle la surenchère… et finit par lasser.

Après Wolf sur Mozart en 2003 et Vsprs sur Monteverdi en 2007, Alain Platel explore la Passion selon saint Matthieu (Bwv 244), l’une des œuvres vocales les plus abouties de Johann Sebastian Bach, une pièce monumentale de 2h45. Le leitmotiv étant la compassion, la passion pour l’autre, et l’abandon à la douleur.
Ancien orthopédagogue auprès d’handicapés mentaux, Alain Platel puise dans cette œuvre de Bach et son expérience professionnelle une source d’inspiration toujours renouvelée de l’expression du corps pathologique.

Déclinant une gestuelle de l’angoisse, de la détresse émotionnelle, Pitié ! se limite -— malgré la qualité extrême des interprètes, chanteurs lyriques inclus — à une chorégraphie de convulsions et de tremblements, de hoquets qui finit par lasser. Les corps s’accordent parfois, pour générer des replis sur soi généralisés ou une danse pulsionnelle entrecoupée de cris ou de hurlements hystériques.

Une veuve noire à part, pétrifiée, est en proie à une crise de démence. Relevée par une autre, l’impressionnante chanteuse rousse aux lunettes noires, par exemple, elle replonge dans son mutisme gestuel et vocal, tandis que l’autre entame un nouveau solo.

Des tableaux très plastiques se révèlent au cours de la pièce. Parfois l’on aperçoit des compositions comme La République de Delacroix lorsque la meute de danseurs et de chanteurs s’agglutinent près de la table et qu’une bâche de plastique bleue destinée aux habitations précaires, couvre, tel un Saint-Suaire étanche et moderne, le fabuleux contre-ténor congolais Serge Kakudji, qui se débat aussi à plusieurs reprises dans des solos de grande qualité, tant sonore que dansé, avec un T-Shirt kitsch, représentant l’icône de Jésus Christ, version Pierre et Gilles.

Constamment baignée de larmes, la musique et la chorégraphie expriment la précarité et le tragique des sentiments entre vie et mort sous-tendu dans le “I love you”.

Les danseurs et chanteurs se tiennent par la main, communient ensemble. Ils se rhabillent, se dénudent, s’effondrent, se relèvent, se réconcilient entre poses grimaçantes et agonies.
Un derviche tourneur tente de mourir par la rotation de son corps, tandis qu’un gracieux félin se désarticule sur un solo de violon générant une sensible explosion de soi, ponctuée d’un déchirant : « To everyone, I say goodbye”.
Pina Bausch n’est pas loin, sans les mouvements de bras. Platel est moins altier, davantage dans le registre de l’aliénation torturée, terrienne et non apollinienne. De cet éventail d’attitudes post-traumatiques, l’on entend un : “I wish I could stop thinking”, une tentative pour pallier l’enflure du désespoir lancinant.

Une danse de souffles collectifs révèle une animalité primitive, qu’un homme tiré par les cheveux prolonge de sa gestuelle.
Silence. Timidement un danseur déballe sur scène un phrasé intérieur à double tranchant : “J’aimerais remercier ma famille de m’avoir aimé et d’avoir pris soin de moi — Le reste du monde peut aller se faire foutre… I love you all”.
La femme rousse se promène avec une hache au milieu des danseurs agités telle une Moire fatale ? Son attitude menaçante laisse espérer l’acmé, l’issue à ces sempiternelles contorsions.
Ouf, la rousse castratrice plante soudain sa hache dans la table mettant un terme enfin à la névrose ambiante. Cela entraîne une chute simulée des projecteurs et une ambiance plus tamisée propice au recueillement.

Un homme dénudé en slip cherche la lumière avec une allumette. Il mime l’état des corps qui frissonnent dans le froid. Comme pour se rassurer, il se regarde bouger. Le groupe hurle à la mort. Un homme enlève le voile de la rousse et tous s’enlacent. C’est l’apothéose. Ils partent. On distingue d’une voix fébrile ces quelques mots : “I didn’t kill him”.

Mais que reste-t-il au final de ce ballet pulsionnel qui colle au loin à l’opus gigantesque de Bach, de ces fabuleuses virtuosités techniques, de cette magnifique orchestration ?
Il manque quelque chose. Un peu de simplicité, de dépouillement peut-être ?

— Chorégraphie: Alain Platel
— Interprétation: les Ballets C. de la B.
— Musique: Fabrizio Cassol d’après La Passion selon saint Matthieu de J. S. Bach