ÉDITOS

Pinault délocalise… sa collection

PAndré Rouillé

Par un long texte-bilan, François Pinault, président d’honneur du groupe Pinault-Printemps-La Redoute, a annoncé ce lundi que, de guerre lasse, il abandonnait son projet d’édifier son musée d’art contemporain privé sur l’Ile Seguin. C’est à Venise, au Palazzo Grassi, que s’exprimera désormais son «désir de faire partager [

sa] passion pour l’art».
Rendre largement accessible une collection, dont on dit qu’elle serait exceptionnelle, dans un bâtiment prestigieux, conçu par le grand architecte japonais Tadao Ando : ce projet qui devait aboutir en Ile-de-France s’est «enlisé dans les incertitudes, les longueurs, et les pesanteurs». Ce qui a été impossible en cinq ans en France le sera (partiellement) en six mois à Venise où la première exposition est prévue pour la fin de l’année.

On connaissait la fabuleuse ascension du chef d’une petite entreprise devenu milliardaire ; on savait que ses juteuses aventures financières avec le Crédit Lyonnais et Executive Life avaient coûté beaucoup d’argent à la France et aux contribuables; sa passion pour l’art contemporain américain était de notoriété publique, tout comme son amitié avec le Président de la République.
Aujourd’hui, son texte du Monde (9 mai 2005) nous révèle un homme que sa passion contrariée transforme en critique acerbe du fonctionnement de la machine France dont il est pourtant un acteur éminent et un bénéficiaire direct.

Pour certains, cette posture critique s’apparente à de l’indécence ou de la démagogie. Pour d’autres, cette décision aussi fracassante que précipitée de déserter la France, prise à la veille d’un référendum incertain pour son ami Président, est liée à l’éventualité d’une condamnation dans le verdict qui doit prochainement intervenir aux États-Unis à propos de l’affaire Executive Life.

Toutefois, la critique contre cette sorte d’autisme des pouvoirs publics face aux dynamiques créatrices et aux énergies bâtisseuses sonne évidemment juste. Assez pour remporter l’adhésion de tous ceux qui, bien que situés aux antipodes du monde de François Pinault, associent leur vie à la réalisation d’un projet ou à la défense d’une cause dans l’indifférence totale des instances publiques dont la fonction devrait être au contraire de les encourager et de les accompagner — pour le plus grand bénéfice de la communauté.

La situation est grave si le puissant milliardaire est presque aussi démuni que la petite association de bénévoles devant les pesanteurs françaises.
Dans ce mal français, qui paralyse l’action autant qu’il engourdit les pensées et les désirs, les élites portent la lourde responsabilité de n’avoir pas su voir les évolutions du monde, ni su inverser, au cours des dernières décennies, la marginalisation de la France sur la scène internationale. Les incantations sur la «grandeur de la France» n’exprimant souvent qu’une cécité politique et une bien réelle impuissance.

Cette situation a été encore aggravée par une longue vague de réduction et de précarisation de la fonction publique. Sous prétexte de rentabiliser, on a réduit, fragilisé et déqualifié les personnels. Les effets de cette politique d’inspiration libérale sont désastreux dans le domaine de la culture où les projets les plus dynamiques doivent tour à tour affronter les clientélismes divers, les réductions budgétaires, les engorgements dus au manque de personnel, et, non moins grave, une très large incompétence des interlocuteurs et décideurs, dont beaucoup sont devenus incapables de saisir la qualité et l’originalité des projets et des réalisations qui leur sont soumis.

François Pinault a ainsi beau jeu de présenter «les incertitudes, les longueurs et les pesanteurs», mais aussi «les procédures sans limites», l’«inertie», ou encore la «constance sans passion», comme des traits de nature de l’administration, comme son essence indépassable. Cela afin d’exonérer les politiques libérales dans la dégradation des services publics ; afin de présenter l’administration comme une machine infernale, sans âme ni vie; afin, surtout, d’en arriver à cette puissante et originale conclusion : le privé est l’envers radieux du morne public.

Aussi, à l’opposé de l’inhumaine machine-administration qu’il caricature, François Pinault s’applique-t-il à se présenter en homme désirant. Tour à tour impatient et découragé («je n’ai plus la patience de persévérer»), sensible («immense déception et grande tristesse»), actif et pugnace («je n’aime ni subir ni renoncer»), passionné (« mon désir de faire partager ma passion»), et… mortel.
L’homme privé contre la machine publique, désirs et passions contre inerties et résignations, l’initiative contre la passivité, le «temps d’un entrepreneur» contre le «temps d’une administration».

Ce credo libéral en faveur du privé contre le public, François Pinault l’adosse à une problématique du temps («Le temps d’un entrepreneur, c’est celui de son existence, de son âge, de son impatience à concrétiser son rêve»). Mais c’est pour justifier une action de délocalisation (donc d’espace) de sa collection.

Bien qu’il se présente dans son humaine épaisseur d’individu passionné et sensible (ce qu’il est sans doute), il agit en collectionneur exactement comme il doit le faire en homme d’affaires : en jouant, aux rythmes rapides et contrastés de ses intérêts propres, sur une scène où tous les temps et tous les espaces sont interchangeables et commutables à volonté. Passer de l’Ile Seguin à Venise, comme transférer en un éclair des capitaux de la bourse de New York à celle de Tokyo.

Souhaitons seulement que dans ses choix artistiques François Pinault aura su rompre avec ce régime de l’équivalence universelle et de l’interchangeabilité sans rivage qui est celui du marché.
Au cours de ses trente années de proximité et d’intimité avec les œuvres, le collectionneur aura-t-il réussi à oublier en lui l’homme d’affaires ?
Il faudra, désormais, aller à Venise pour le savoir…

André Rouillé.

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Norbert Bisky, Deluge, 2005. Huile sur toile. 200 x 300 cm. Courtesy Suzanne Tarasieve, Paris. © Norbert Bisky.

Les citations sont extraites de l’article de François Pinault, «Ile Seguin : je renonce», Le Monde, 9 mai 2005.