ART | CRITIQUE

Pika Don

POmbeline Duprat
@17 Juil 2012

«Eclair, détonation», tel est le titre en français de la nouvelle exposition, «Pika Don», de la Galerie Jocelyn Wolff. Plus qu’une simple exposition, il s’agit de créer un espace de réflexion autour d’évènements tels que Hiroshima ou Fukushima. Jocelyn Wolff a donc invité plusieurs artistes à se joindre au travail de Colette Brunschwig afin de poursuivre un questionnement à la fois esthétique et existentiel, auguré dans l’après-guerre.

Galerie Jocelyn Wolff, exposition Pika Don. En Japonais, cette expression signifie «éclair» ou encore «détonation». Un terme qui renvoie plus précisément aux explosions nucléaires de Hiroshima et Nagasaki.
En jetant un rapide coup d’œil aux œuvres exposées, nous comprenons que nous avons affaire à une exposition qui propose une véritable réflexion, à la fois éthique et esthétique, sur les catastrophes nucléaires les plus célèbres du Japon, y compris celle de Fukushima.

L’exposition est née du dialogue que Jocelyn Wolff entretient depuis de nombreuses années avec Colette Brunschwig, artiste à l’origine de ce projet. Elle est aussi le fruit d’un travail conjointement mené en partenariat avec Erik Verhagen, qui s’interroge sur les origines de l’art conceptuel, ainsi que d’un dialogue avec Guillaume Leblon et Miriam Cahn dont les œuvres ornent aujourd’hui les murs de la galerie. Au-delà d’un message politique évident, la galerie Jocelyn Wolff s’interroge plus particulièrement sur les bouleversements esthétiques que les catastrophes nucléaires de la deuxième Guerre Mondiale purent susciter.

En pénétrant dans l’exposition on est immédiatement attiré par les pochoirs de Colette Brunschwig. Les quatre œuvres de moyen format réalisées en 2010, intriguent, inquiètent. Le noir et le blanc créent d’étranges formes, presque spectrales et suscitent une angoisse qui s’établit en parallèle de ce que l’on sait sur ces catastrophes nucléaires et humaines.

Le travail que Colette Brunschwig présente fait état de ses recherches sur la «troisième dimension du papier». Artiste d’après-guerre (elle exposa pour la première fois en 1952 à la galerie Colette Allendy), elle tente à travers plusieurs médiums de trouver une réponse au néant, aux drames, à cet état zéro de la conscience humaine. Son œuvre à la fois abstraite et existentialiste trouve aujourd’hui un écho avec la déliquescence de notre société et la multiplication de l’atome.

A ses côtés, deux télégrammes envoyés par On Kawara, intitulés I Am Still Alive. L’effacement complet de la singularité formelle renforce l’idée que ces artistes appartiennent à la génération qui n’a pas vécu ces drames, mais qui se fait toutefois le devoir de perpétuer la mémoire de ceux qui eurent à vivre les atrocités nucléaires.

La réflexion se poursuit avec les dessins sur papier de Miriam Cahn. Face aux pochoirs de Colette Brunschwig, la pièce Umbenennbar (Renommable), créée le 21 octobre 1993, présente deux silhouettes spectrales. On perçoit le buste, les bras et la tête de deux «personnes», dans une posture abattue qui évoque la dislocation et la lourdeur des corps ôtés de leurs vies.
Les trois autres séries non colorées continuent d’explorer ce monde fait de spectres, où se détachent, comme dans Umbenennbar (4 avril 1993), un bras et d’autres formes anthropomorphiques. Les œuvres sans titres (Ohne Titel) ne retiennent à terme, que le geste de l’artiste. L’une d’entre elles est faite de poudre de bois, provenant de la table dite «blessée» de Miriam Cahn.
Cahn ne fait qu’évoquer l’humain: silhouette, spectre puis poussière, réduit en somme à sa plus simple expression.

Prix Marcel Duchamp 2011, Guillaume Leblon prend également part à cette exposition avec deux sculptures. Char 1 est un empilement de céramiques noires et leur disposition rend la sculpture lourde et massive. Celle-ci est pourtant presque aérienne, en comparaison de Pile encrée, amoncellement de bois et de pierres encrés.
Dans la continuité des créations de Guillaume Leblon depuis 2009, ces sculptures reprennent l’idée de collage et de «stratification dans le temps». Ce collage se ferait indépendamment d’une intuition ou d’un geste et se dégagerait surtout, de tout concept. Revendiquant une charge humaine et émotionnelle, ces œuvres de Guillaume Leblon s’ancrent dans le discours existentialiste de cette exposition.

Une œuvre réalisée en 2009 de Marc Desgrandchamps vient clore ce débat muet. Au loin, on distingue un paysage montagneux sur lequel le peintre transpose une nature en apparence sauvage, faite de fragments et coulures. Jeu des transparences, espace indéfini, à la fois réel et irréel: la trace de l’homme s’efface inexorablement et laisse place à un univers disloqué fait de ruines que l’on devine.

Plusieurs dialogues se nouent, se croisent, s’interpellent en silence sous la houlette des quatre grands pochoirs de Colette Brunschwig. Chacun de ces artistes nous rappellent l’importance qu’il y a de transmettre une mémoire ou de témoigner, chacun avec leurs propres armes mais toujours avec humanité.

Oeuvres
— Miriam Cahn, Unbenennbar, 21.10.1993. Pigments et craie sur papier, série de deux dessins. 63,5 x 82,5cm les deux.
— Miriam Cahn, o.T., 22.10.1992. Pigments sur papier, série de trois dessins. 53,5 x 70,8cm les trois.
— Miriam Cahn, Unbenennbar, 04.04.1993. Crayon sur papier, série de trois dessins, 30 x 21cm, 42 x 59,5cm, 29,5 x 42cm.
— Miriam Cahn, o.T., 16.10.1993. Poudre de bois sur papier, série de deux dessins. 61,4 x 82,5cm, 70,5 x 82,5cm.
— Colette Brunschwig, Pochoir 1, 2010. Encre indienne, fusain. 149 x 107cm.
— Colette Brunschwig, Pochoir 3, 2010. Encre indienne, fusain. 149 x 107cm.
— Colette Brunschwig, Pochoir 4, 2010. Encre indienne. 145 x 107cm.
— Colette Brunschwig, Pochoir 5, 2010. Encre indienne. 150 x 107cm.
— Guillaume Leblon, Char 1, 2012. Ceramique. 70 x 35 x 31cm.
— Guillaume Leblon, Pile encrée, 2012. Encre, pierre, bois. 132 x 115 x 50cm.
— Marc Desgrandchamps, Sans titre, 2009. Huile sur toile. 162 x 114cm.
— On Kawara, I am still alive, 1986. Encre sur papier. 16 x 15,2cm.
— On Kawara, I am still alive, 1986. Encre sur papier. 14,2 x 15,2cm.

Publications
Andrea Meier, catalogue d’exposition «Miriam Cahn», éditions Fundacion «La caixa», Madrid, 2003.
Colette Brunschwig et autres résonances autour de l’œuvre poétique de Paul Celan, ed. Nijmegen University Press,Pays-Bas 2003.
Marc Desgrandchamps. Notes d’atelier, édition établie par Pascale Le Thorel, à l’occasion de l’exposition au Musée d’art moderne de la Ville de Paris, du 12 mai au 4 sept., Actes Sud, Arles, 2011.

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