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Pierre Rigal

Inspiré par les fictions du monde contemporain, Pierre Rigal explore des univers potentiels. Entre précipitation et immobilité, objets animés et images fixes, il offre une réflexion ouverte sur nos mythologies ordinaires. Sa création Press vient d’être présentée au festival Artdanthé, à Vanves.
  

Juliane Link. Tu as un parcours assez éclectique, entre mathématiques, cinéma et athlétisme. Quelle importance accordes-tu aujourd’hui à ta carrière d’athlète de haut niveau ? Quelle distinction fais-tu entre le geste sportif et le geste chorégraphique ?
Pierre Rigal. Mon parcours de sportif m’a avant tout transmis des références, des habitudes et une grande lucidité dans mon travail. Je considère que le geste sportif est d’abord un geste lié à une efficacité, il appartient au registre de l’utilité. Dans la recherche de cette utilité, nous décelons cependant toujours une forme de grâce. Ce n’est pas sans raison que l’on surnommé un footballeur comme Zidane : le danseur. Une certaine harmonie gestuelle habite son corps quand il évolue sur le terrain. Ce n’est pourtant pas l’effet qu’il poursuit ou la finalité première. Dans mon travail chorégraphique, j’ai cherché à  transposer cette efficacité du geste sportif et à faire naître ainsi la grâce. Dans la tradition de la danse, les danseurs tentent, dès le départ, d’accéder à une forme de grâce. Même si les danseurs contemporains essaient de traduire différemment cette recherche, de détourner cette esthétique, en se nourrissant des gestes du quotidien ou en tentant de banaliser le geste dansé, cette attente ne disparaît pas tout à fait. Aussi, la confrontation avec le geste sportif me semble intéressante, elle ouvre de nouvelles potentialités.

De quels autres éléments liés à l’univers sportif te nourris-tu dans ta recherche chorégraphique ?
Pierre Rigal. L’univers sportif est un espace fait de contraintes, à travers un ensemble de règles de jeux. Dans le sport, nous sommes dans un espace de jeu fini, mais aussi dynamique. Il est déterminé par une aire de jeu qui se modifie en fonction de l’intervention des autres joueurs, qui sont toujours en mouvement dans cet espace. Dans mon travail avec la danse, je me nourris de ces contraintes et tente d’y répondre. Par exemple, dans Press, je recompose ce type d’espace, un espace fini mais dynamique qui va se modifier au fur et à mesure de la pièce. Une autre notion importante qui habite l’univers du sport est celle du jeu. Cette dimension est finalement commune au sport et à l’art. C’est ce que je cherchais à signifier dans Arrêt de jeu, en français, le mot jeu appartient au registre du sport et du théâtre. Il souligne l’aspect ludique de ces disciplines.

Juliane Link. Ton utilisation de la lumière dans la scénographie est tout à fait intéressante, il semblerait que la lumière compose parfois à elle seule la scénographie. Nous retrouvons ce choix dans ton solo Erection mais aussi dans la nouvelle création Asphalte. Quelle est la continuité de ce travail scénographique ?
Pierre Rigal. La lumière est effectivement un élément essentiel de la scénographie. Dans mon solo Erection, la source vidéo est utilisée comme source de lumière, il n’y a pas d’autres sources lumineuses que la vidéo. La scénographie est alors construite à travers des projections vidéos au sol qui varient de la simple ligne au carré lumineux. Dans mes autres pièces, la lumière est également au coeur de la scénographie, de la mise en espace. Cela m’intéresse car j’envisage la lumière comme une source interactive et vivante, elle réagit, elle est en permanence en dialogue avec les autres éléments qui constituent un spectacle, c’est-à-dire le mouvement et le son.

Juliane Link. Quel lien peux-tu faire entre tes propositions chorégraphiques et ta formation cinématographique ?
Pierre Rigal. Dans mon travail de recherche cinématographique, je me suis intéressé à l’image fixe. Pour cela, j’avais travaillé sur le film La Jetée de Chris Marker. Cette préoccupation, cet intérêt pour la rupture du mouvement, je la retrouve dans mon travail chorégraphique. Je m’intéresse notamment au mouvement qui précède, au mouvement qui amène à l’arrêt du mouvement, à la fixité des images. Cette recherche s’exprime soit par un travail sur le corps lui-même, dans l’interprétation du geste ; mais elle peut aussi se traduire par des utilisations spécifiques de la lumière, par la création d’effets visuels. Mon expérience audiovisuelle, puisque j’ai aussi réalisé des films documentaires, m’a permis d’expérimenter des effets techniques et de me nourrir des possibilités offertes par ces technologies.

La première de Press a eu lieu à Londres, l’an dernier. Comment cela s’était-il décidé ?

Pierre Rigal. J’ai réalisé l’ensemble du travail de résidence pour la pièce au Théâtre Garonne à Toulouse. Par la suite, la directrice du Gate Theatre à Londres, qui avait vu mon précédent spectacle, m’a contacté et m’a proposé trois semaines de représentations. Je ne savais pas réellement si j’étais prêt mais l’opportunité de jouer pendant trois semaines en continu m’a convaincu, ces occasions sont assez rares dans la danse contemporaine. Je savais que l’expérience de plateau, la représentation face au public me permettrait d’affiner ma démarche. Ensuite, les choses sont allées assez vite.

Juliane Link. Comment as-tu réagi face au succès de Press ? Comment le considères-tu aujourd’hui ?

Pierre Rigal. J’ai d’abord été assez surpris. Bien sûr, cela fait très plaisir de connaître une telle réception du public. Mais, il y a une part assez irrationnelle dans ce succès. On se demande pourquoi cette pièce tout à coup connaît un tel succès alors que mes pièces précédentes me semblaient aussi intéressantes. Finalement, je reste aussi très prudent car le milieu de la danse contemporaine n’est pas populaire, dans le sens où c’est un milieu assez réduit. Effectivement, le succès de Press a un impact positif pour la suite de ma démarche de création, mais tout dépendra de l’accueil de ma future pièce. Ce n’est pas vraiment comme au cinéma où le succès d’un film peut rendre un artiste bankable et assurer la suite de sa carrière. Dans la danse, chaque travail est jugé pour ce qu’il est, ce qui est très bien d’ailleurs, mais cela peut faire un peu peur aussi. Tout cela est assez relatif.

Juliane Link. Peux-tu me décrire le processus de création de ta nouvelle pièce Asphalte, créée pour le Festival Suresnes Cité Danses en janvier dernier ?
Pierre Rigal. Cette pièce est née sous l’impulsion d’Olivier Meyer, directeur artistique de Suresnes Cité Danse. Il m’a appelé et m’a fait cette proposition artistique de travailler avec des jeunes danseurs hip-hop. Le festival Suresnes Cité Danse a la vocation d’accompagner la danse urbaine et de stimuler sa créativité artistique en créant des conditions suffisantes à son épanouissement. Le pari s’est révélé intéressant et stimulant. J’ai réfléchi à cette proposition pendant deux mois et j’ai finalement accepté. Nous avons donc réalisé un casting auprès d’une centaine de jeunes danseurs hip-hop pour garder finalement cinq danseurs. Je ne connaissais aucuns de ces danseurs en amont du travail. Le processus de création s’est très bien passé, nous avons présenté une forme courte de 38 minutes, trés bien accueillie par le public. L’idée est maintenant de créer une version longue, d’environ une heure pour l’automne prochain.

Juliane Link. Comment as-tu envisagé le travail avec des danseurs hip-hop ?
Pierre Rigal. J’étais déjà familiarisé avec la danse hip-hop. Travailler avec ces jeunes danseurs, âgés de 18 à 22 ans pour la plupart, m’a permis de les amener à développer de nouveaux axes dans leur travail. Il s’agissait de leur faire prendre conscience de certaines dimensions ignorées par la performance hip-hop, notamment dans les battles, de les amener vers des notions plus abstraites liées au mouvement, à la mise en espace et à l’inscription du geste dans un espace scénique. Nous avons aussi travaillé sur les arrêts du mouvement, la rupture du geste, thèmes qui me sont familiers, comme je l’ai déjà évoqué. Leur créativité est très riche, ils ont souvent été force de proposition, cela a donné lieu à une découverte et un enrichissement mutuel.

Juliane Link. Ton travail chorégraphique pourrait se traduire à travers ces deux notions : minimalisme et abstraction ?

Pierre Rigal. Oui et non. Effectivement, mes propositions sont minimalistes. Le solo Erection parle d’un homme couché qui cherche à se lever. Mon solo Press enferme un homme dans un espace qui peu à peu se rétrécit autour de lui. Ces deux créations pourraient d’ailleurs être considérées comme deux formes de réponse à une même interrogation sur les inquiétudes de l’homme moderne. Cependant, face à ces propositions minimales, la manière de construire mes œuvres, l’ensemble des étapes de mon travail donne naissance à une infinité de propositions.

Juliane Link. As-tu un nouveau projet de création en tête ?
Pierre Rigal. Oui, effectivement. Je travaille actuellement sur une nouvelle création pour l’automne 2010. C’est un projet sur le thème de la gestuelle du rock’n’roll, sur les gestes stéréotypés et les représentations qu’a construit cet univers et auxquelles ont contribué l’ensemble des artistes de ce mouvement. Il réunira des danseurs et des musiciens. Je souhaite travailler sur la distinction entre gestes nécessaires et gestes codifiés. Le geste nécessaire est celui que doit réaliser un musicien, par exemple un batteur, pour produire un rythme avec son instrument, ici la batterie. Le geste codifié est celui qu’il va effectuer, non dans le simple but de produire un rythme, mais parce que ce geste va être interprété par ses pairs et par le public. C’est ce geste-là qui va apporter un supplément de sens, réunir tout le monde autour d’une signification commune et créer la mythologie du rock’n’roll. J’avais déjà travaillé sur cette thématique dans Arrêt de jeu en m’intéressant à la manière dont la télévision construit un vocabulaire de l’image, à travers l’utilisation récurrente des mêmes procédés : l’arrêt sur image, le ralenti, l’accéléré. La manière dont la télévision construit ces gestes contribue à les codifier et à créer les attentes du spectateur. Ce qui est intéressant, c’est que l’on retrouve le même vocabulaire dans la danse.

Que t’as apporté ton travail auprès de chorégraphes tels que Gilles Jobin, Bernardo Montet, Wim Vandekeybus ?

Pierre Rigal. J’ai travaillé trois ans avec Gilles Jobin. C’est le premier chorégraphe avec lequel j’ai travaillé, je le remercie avant tout de m’avoir fait confiance et d’avoir expérimenté à mes côtés, alors que je venais d’un autre univers, celui du sport de haut niveau. Il a su trouver les lignes de forces et les potentialités de mon parcours, et notre collaboration m’a permis d’élaborer mon propre langage dans la danse contemporaine, tout en continuant à me nourrir de l’univers dont j’étais issu. Pour les autres chorégraphes cités, ce sont des stages que j’ai suivi auprès d’eux et qui m’ont permis de développer de nouveaux appuis, de connaître des déclics. On peut travailler des années sur un langage chorégraphique, sur une approche formelle, et un jour, en une seconde, avoir l’impression de franchir un cap, et entrer dans un nouvel univers. Ces chorégraphes ont accompagné ces moments de déclics.

 

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