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Pierre Cornette de Saint Cyr

Commissaire priseur, Pierre Cornette de Saint Cyr est un amoureux de l’art. Sa passion débute avec les dessins anciens et se prolongera avec la découverte des épreuves photographiques vintage dans les années 1970. Pour lui, un bon collectionneur doit devancer les modes.

Pierre-Evariste Douaire. Comment est né votre amour pour l’art?
Pierre Cornette de Saint Cyr. Je suis né au Maroc. Mon père était un grand chirurgien. Ma famille était très cultivée et moi j’étais plus sportif. J’ai même été champion du Maroc de ski nautique. Je ne savais pas quoi faire et il a été décidé que je m’occuperai de la propriété de mon grand-père. Je suis allé en France pour poursuivre des études d’agronomie à Toulouse. Je n’étais pas spécialement attiré par ce cursus. Tout a changé le jour où j’ai acheté un dessin, pour le mariage d’un ami. Cette sanguine a été un électrochoc. J’avais en ma possession, pour une somme dérisoire, une «œuvre d’art»! C’était magique et inespéré. J’étais fasciné. Mon destin aurait été tout autre si j’avais choisi la pelle à tarte de la liste de mariage (grand éclat de rire). J’ai gardé le dessin et c’est de là qu’est née ma névrose obsessionnelle pour l’art.

Comment devient-on commissaire priseur?

Pierre Cornette de Saint Cyr. Le directeur de l’école avait bien vu que je n’étais pas fait pour l’agriculture. Un exposé sur Nietzsche m’a poussé à quitter Toulouse pour aller faire mon droit et science po. Dans le sud de la France, je ne pouvais me nourrir que de peu de choses, mais à Paris à l’époque, le cabinet des dessins du Louvre était une caverne d’Ali Baba ouverte à tout le monde. Il suffisait de présenter sa carte et le préposé vous montrait des originaux de Rembrandt, Rubens… C’était incroyable la chance que j’avais de découvrir les maîtres, à travers leurs œuvres graphiques. En dehors des musées, je courais les puces avec les copains. C’est à ce moment que j’ai su ce que je voulais faire de ma vie. J’ai été voir mon père en lui disant «je sais ce que j’aime». Après l’agriculture et le droit, ce nouveau changement avait de quoi le désarçonner.

Pour comprendre les œuvres d’art, il faut vivre avec?
Pierre Cornette de Saint Cyr. Absolument et résolument. Une œuvre d’art est comme la femme que l’on aime. Vous n’imagineriez pas une seule seconde vivre sans elle. Il faut vivre avec les œuvres, les regarder, les comparer. La collection est la suite logique d’une acquisition. Il faut choisir un domaine et chercher à tout savoir dessus. Tous les jours il faut remettre son travail sur l’établi et approfondir son savoir sur la question. Cela permet d’aller au cœur de son domaine. Mais avant ça, il faut acquérir une bonne connaissance générale en histoire de l’art. L’art c’est comme le chinois, ça s’apprend! Comprendre l’art d’aujourd’hui c’est avoir un avis sur l’antiquité grecque et la peinture byzantine. Ensuite, il faut se spécialiser et tout lire, tout regarder, écouter le plus possible.

Un bon collectionneur devance les modes?
Pierre Cornette de Saint Cyr. Un bon collectionneur c’est quelqu’un qui comprend avant les autres. C’est la base de tout. Dans les années 1960, le dessin ancien ne coûtait rien. Il suffisait d’aller aux puces et vous ramassiez des petits trésors.

Vous avez misé sur la photographie quand elle n’était pas à la mode.
Pierre Cornette de Saint Cyr. A la fin des années 1970, la photographie n’intéressait personne, 90% de la production n’avait pas survécu. Avec Agathe Gaillard, nous avons œuvré de concert pour protéger ce fond inestimable. A grand renfort de publication nous avons expliqué le langage de la photographie ancienne. L’effort pédagogique était nécessaire pour que le public distingue un contretype d’une épreuve. Il fallait diriger les collectionneurs pour qu’ils prennent le relais. Ensuite Jean-Luc Monterosso a monté la Maison Européenne de la Photographie. Henri Jobbé-Duval, l’un des fondateurs de la Fiac (Foire Internationale d’Art Contemporain), nous a laissé entrer au Grand Palais pour présenter nos découvertes. L’espace n’était pas bien grand, il était placé sous un escalier, mais il avait le mérite d’exister. Ensuite la photographie contemporaine est entrée en galerie. La photographie plasticienne a fait jeu égal avec les tirages vintage des grands maîtres. Le marché est venu valider les intuitions et le travail que nous avions fourni depuis des années. Les ventes record de Richard Prince, Cindy Sherman, Andreas Gursky, venaient redoubler les enchères sur les fondateurs du genre qu’étaient Man Ray ou Moholy Nagy.

Le commissaire priseur est-il une anomalie dans le monde des salles des ventes?
Pierre Cornette de Saint Cyr. Le statut du commissaire priseur est anormal. La France est le seul endroit au monde où il existe des officiers ministériels. Le monde change mais pas les commissaires priseurs. Les maisons anglaises se sont adaptées et sont parties à la conquête de la planète, pas nous. Parke-Bernet avait une vision du futur et il s’est lancé dans une aventure globale avec sa maison new-yorkaise. Personne n’y a cru, si bien que Peter Wilson a racheté Christie’s avec le succès que l’on sait.

Ce qui manque, c’est une volonté politique?
Pierre Cornette de Saint Cyr. J’ai été cité plusieurs fois devant le conseil de discipline. Tout nous est interdit. Il est impossible de faire quelque chose. On m’a embêté parce que j’ai été le premier à organiser une vente aux enchères le dimanche, à en faire à l’étranger, ou à faire de la publicité. La France est le dernier pays communiste avec la Corée du Nord. Il faut supprimer ce monopole, c’est un vieux dinosaure. Nous subissons une dictature administrative qui nous place, en matière de vente d’art contemporain, derrière le Togo. Avant le Pop art, un artiste venait se faire sacrer à Paris. Les Américains ont très bien su détrôner Paris avec New York, comme le rapporte Annie Cohen-Solal dans Un jour ils auront des peintres. Pollock en devenant l’amant de Peggy Guggenheim, en étant aidé par le critique d’art Clément Greenberg, est devenu une icône grâce à une communication aussi puissante qu’efficace. Un jour les Américains ont décidé qu’ils voulaient être les premiers et cela a donné le mouvement Pop. Greenberg n’a pas seulement écrit et défendu ses poulains, il a aussi organisé une politique d’achat. Et nous, comme des cons, on a laissé passer le train du Nouveau réalisme! Pierre Restany n’a pas été entendu ni soutenu. Tous les fonctionnaires se sont acharnés sur lui. Conséquence: New York est passé devant Paris, mais Berlin aussi. Pour vous donner un exemple concret Leo Castelli, le grand marchand du Pop Art, était interloqué par notre façon de procéder. Quand vous invitez un artiste étranger chez vous, vous demandez en échange qu’un artiste français soit exposé dans son pays. En France, on ne demandait même pas cet échange de bons procédés. En outre, il n’y avait aucune collaboration entre les musées et les galeries privées. Les galeries étrangères, que nous contactions à l’époque, ne voulaient pas de nos artistes. Elles nous répondaient que nous devions commencer par les exposer chez nous. Jacques Villeglé est le seul artiste vivant à être exposé au MoMa de New York, ceci est uniquement dû à l’énergie de sa galerie tenue par Georges-Philippe et Nathalie Vallois. Aucun fonctionnaire ne se préoccupe des artistes, c’est attristant. Yves Klein est le seul artiste français à pouvoir tourner mondialement, mais encore une fois, cela est dû uniquement au travail d’un seul homme, Daniel Moquay.

Internet change-t-il les salles de vente?
Pierre Cornette de Saint Cyr. Paris peut reprendre sa place grâce à internet et au téléphone. Une vente peut s’organiser en quinze jours grâce au net. On peut se mettre en contact avec la Chine, très facilement.

Pourquoi collectionnez-vous les robots?
Pierre Cornette de Saint Cyr. La seule chose qui m’intéresse c’est le futur. Nous y sommes déjà avec la révolution numérique et génétique. Je lis beaucoup de science-fiction. Les écrits d’Asimov sur la robotique m’intéressent beaucoup. Les robots sont l’art primitif de notre époque. Je les considère comme des vraies œuvres d’art. Ce sont des sculptures prémonitoires. A Tokyo, un quartier entier de la ville n’est habité que par des robots.

Comment légitimer l’art contemporain?
Pierre Cornette de Saint Cyr. Les journalistes sont devenus des concierges. La lecture d’un journal dans la presse ou à la télé est affligeante. Il n’y en a plus que pour le football et les faits divers. La science est capable de se rapprocher du Big bang à une seconde près et les médias préfèrent nous parler du bus accidenté de Montargis. Il se passe plein de choses dans le monde et on n’en retient que l’insignifiant.

Que pensez-vous du multiple?
Pierre Cornette de Saint Cyr. C’est un moyen de communication pour les artistes qui présente l’avantage de proposer des prix accessibles. Le multiple est nécessaire pour promouvoir l’art.

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