ART | CRITIQUE

Pick up

PEmily King
@29 Nov 2004

Un ensemble d’œuvres issues de prélèvements, fragmentations, isolations de discours, de sons et images quotidiens. Ou comment des œuvres «puisent dans la rumeur du monde la bribe de conversation, l’esquisse du geste, l’image arrachée».

«Pick Up» présente un ensemble d’œuvres issues de prélèvements, fragmentations, isolations de discours, de sons et images quotidiens. A propos de ce fonctionnement, Bertrand Georges parle d’un « mode plus doux que le cut-up », Guillaume Desanges, commissaire de l’exposition, affirme qu’il s’agit de « puiser dans la rumeur du monde la bribe de conversation, l’esquisse du geste, l’image arrachée ».

En composant avec les tubes néons de Claude Lévêque, la pièce sonore de Dominique Petitgand, la vidéo d’Omer Fast et d’autres, « Pick up » propose au visiteur un scénario de lecture originale, provisoire, des éléments que ces artistes ont ramassés.
C’est le dispositif même de l’exposition qui permet cette lecture : dans la galerie plongée dans le noir, les pièces sont données à voir une à une au visiteur, grâce à des programmateurs électroniques qui fonctionnent en boucle. Chaque pièce apparaît dans son temps propre (et a peut-être une durée de vie augmentée par rapport au temps moyen accordé à une oeuvre dans une exposition collective).

Le Goût à rien (néon de Claude Lévêque), petits et grands vides, obsessions fragiles et secousses révoltées résonnent dans nos temps d’attente feutrés… Quelque chose d’une maladie ?

S’il n’est pas le sujet de son travail, le handicap de Joseph Grigely (la surdité) n’est sûrement pas propre à lui seul, et ses collections de papiers-anecdotes renvoient à des maladresses, des échanges touchants dont certains nous paraîtront familiers.
Qui n’a pas déjà eu d’ailleurs, la tête qui tourne devant les mots, ici les « symptômes » de Petitgand ?

Bertrand Georges présente, quant a lui, Les Bâtards, texte édité pour l’occasion, dont le récit est la transcription d’un parcours oral et mental dans un jeu vidéo. La pile posée sur une table avec liseuse devient une petite bibliothèque en désordre composée d’un seul et même livre qui rappelle l’écrivain malade de Shining (dont l’unique phrase se répétait page après page : « All work and no play makes Jack a dull boy »).

Et puisqu’on est dans le cinéma (salle obscure de projection), qui est le malade ? N’est-ce pas aussi le spectateur/visiteur d’un nouveau Videodrome, dans lequel la télévision, cette amie et persécutrice, se mettrait en marche seule pour nous soumettre au zapping paranoïaque d’Omer Fast ?

N’avons-nous pas parfois envie de gribouiller ces figures de magazines (voir les collages d’Hirschhorn) et de s’arrêter pour entendre claquer dix fois la porte, puisque dix fois valent mieux qu’une ? « I’m trying to », dit péniblement la fillette dans l’extrait de To Kill a Mockingbird (Robert Mulligan, 1962) obsessionnellement retravaillé par Martin Arnold.

Essayons de réfléchir, alors, puisque les expositions intelligentes nous en donnent les moyens. Comme en ce moment à Londres, où Bruce Nauman présente une pièce sonore construite à partir de courtes boucles de discours prélevées dans ses oeuvres précédentes, un autre genre de pick up. Dans le hall de la Tate Modern, les boucles de mots se mêlent au brouhaha de conversation des visiteurs. « Think think think », dit une baffle au-dessus de l’escalier et une autre : « Thank you thank you thank you ».

Martin Arnold, Passage à l’acte, 1993. Vidéo noir et blanc. 12’

Dominique Petitgand, Les Symptômes, 2001. Pièce sonore. 2’03.

Joseph Grigely :
Untitled Conversation (Sex), 1996. Texte encadré et tirage pigmentaire.
Nine Blue Conversations, 2001. 9 impressions lithographiques sur papier. 41,5 x 45 cm.
Untitled Conversations, 2003. Encres et crayons sur papier, 10 feuillets.

Claude Lévêque, Goût à rien, 2003. Tubes néon.

Beat Streuli, NYC 01, 2002. Diaporama en vidéo.

Bertrand Georges, Les Bâtards, 2004.

Omer Fast, CNN Concatenated, 2002. Vidéo couleur, son. 18’.

Thomas Hirschhorn, Sans titre, série Merci, 1995. Carton, imprimés, stylo bille. 18,6 x 26 cm.