PHOTO | CRITIQUE

Photographies, Dessins, Photomontages de Erwin Blumenfeld

PFrançois Salmeron
@04 Nov 2013

Le Jeu de Paume remet à l’honneur l’œuvre d’Erwin Blumenfeld, dont les audaces et le panache en ont fait l’une des figures majeures de la photographie du XXe siècle. Partant de dessins et collages inspirés du Dadaïsme, son œuvre suit les aléas d’un destin marqué par les drames de l’Histoire, entre portraits et nus à Paris, et photo de mode à New York.

Le travail d’Erwin Blumenfeld n’avait plus fait l’objet d’une exposition depuis 1981 en France, où le Centre Pompidou avait alors organisé une rétrospective présentant exclusivement ses célèbres photographies de mode, qui illustrèrent notamment les couvertures du magazine Vogue, et contribuèrent à la renommée internationale du photographe.

Ici, l’une des originalités de l’exposition consiste à présenter une facette quasi inconnue d’Erwin Blumenfeld: sa passion du dessin et du collage, nourrie par son admiration pour le courant dadaïste, alors en pleine expansion. Une salle se trouve effectivement dédiée à des dessins bigarrés, aux traits vifs, à la tonalité souvent humoristique, grinçante ou décalée. On y découvre des figures du quotidien, comme des garçons de café, le visage de Charlie Chaplin, icône de la culture populaire de l’époque, ou bien encore Don Juan, personnage de théâtre peuplant l’imaginaire collectif.

Au delà de sa passion pour le dessin et les croquis, dont il dit apprécier la rapidité d’exécution et l’immédiateté, Erwin Blumenfeld manifeste également un certain goût pour la littérature. Non seulement il effectue des collages, reprenant en ceci un procédé cher aux dadaïstes, mais il y intègre des lettres de différentes typographies, des phrases, des séries de chiffres. On découvre aussi que, dans sa jeunesse allemande, il composait des poèmes et de courts essais, développant ainsi un esprit créatif et curieux. En 1918, il fonde même la «Hollandse Dadacentrale» avec Georg Grosz, alors que, ayant perdu son père et demeurant sans ressources familiales, il s’installe et travaille à Amsterdam à partir de 1919 dans un magasin pour dames, où il ne tardera pas à produire ses premiers portraits dans l’arrière-boutique.

La carrière artistique d’Erwin Blumenfeld reste ainsi inséparable de son destin, marqué par des drames personnels et surtout, par la barbarie des guerres mondiales. Il affirmera d’ailleurs plus tard: «Je peux aujourd’hui m’enorgueillir d’avoir vécu en direct la fin de l’ancien monde: ce fut laid, stupide et mortellement dangereux. Et si nous nous en sommes tirés sans trop de casse, les miens et moi, cela relève du hasard le plus pur.» Engagé en tant qu’ambulancier en 14-18, Erwin Blumenfeld songe à déserter, choqué par les horreurs des champs de bataille. Il s’installera finalement aux Pays-Bas à la fin de la guerre, vendant donc des sacs pour dames, et faisant ses premiers pas dans le portrait féminin.

On remarque toutefois que ses photographies d’anonymes (les clientes de son magasin) font déjà l’objet de techniques bien spécifiques qui forgeront le style d’Erwin Blumenfeld: le cadrage sur les visages est très serré, les contrastes assez violents. En effet, ces procédés sont continuellement explorés par Erwin Blumenfeld, surtout à partir de son arrivée à Paris en 1936, où il perçoit l’héritage des mouvements artistiques de l’époque, dont la Nouvelle Vision ou le surréalisme auquel était affilié Man Ray, photographe qu’Erwin Blumenfeld vénérait. Ses premiers portraits parisiens représentent ainsi Georges Rouault, ou Henri Matisse posant devant ses célèbres motifs de tapisserie.

Mais surtout, l’influence surréaliste le pousse à s’inscrire dans le droit fil des expérimentations de Man Ray. La solarisation et la déformation des figures représentées deviennent des procédés récurrents chez Erwin Blumenfeld — il ne s’en détachera même jamais, quelque soit le genre de photographie qu’il abordera à l’avenir. Par exemple, le portrait de Cecil Beaton, qui l’aidera d’ailleurs à signer son premier contrat chez Vogue en 1938, montre le visage du photographe britannique à moitié solarisé, comme si son profil avait été cramé à cause d’une exposition trop forte à la lumière. L’instant présente également un visage féminin solarisé, à la blancheur incandescente, prêtant à sa peau une texture extraordinairement lisse.
Le portrait de Karin Van Leyden présente quant à lui un contraste saisissant entre la chevelure blonde vivement éclairée du modèle, et le reste du décor plongé dans l’obscurité. Le goût d’Erwin Blumenfeld pour les femmes se confirme alors dans les portraits de quelques grands noms du cinéma, du music-hall ou des cabarets. Le regard pénétrant de Jane Fonda fait ainsi écho à la brûlante Marlene Dietrich lovée dans sa fourrure et, à la sobriété d’une Juliette Gréco vêtue toute de noir, répondent le faste et la coiffe d’Audrey Hepburn, dont le profil se reflète à l’infini dans un subtil jeu de miroirs.

Et au-delà du portrait, Erwin Blumenfeld maîtrise tout aussi bien l’art de l’autoportrait qu’il décline sous des formes cocasses, humoristiques, empreintes d’autodérision. On retrouve tour à tour le photographe posant avec un mannequin de vitrine ou avec son propre appareil, masqué dans d’étranges mises en scène, se dissimulant avec malice, et laissant entrevoir par là l’éclatement du sujet moderne dans un monde déchiré par la guerre.

Ainsi, Erwin Blumenfeld emploie aussi son savoir-faire photographique pour dénoncer les barbaries fasciste et nazie. Dès 1933 et l’accession d’Hitler au pouvoir, Erwin Blumenfeld entreprend une série détonante intitulée Le Dictateur. Tout comme Chaplin avait déjà adopté ce titre pour l’un de ses plus célèbres films où il tournait en dérision la personne du Führer, Erwin Blumenfeld ridiculise le visage d’Hitler, notamment lorsqu’il le remplace par une tête de veau mort (The Minotaur or The Dictator). Mais surtout, il met en place un vocabulaire plastique sanglant et morbide, matérialisant la soif de destruction du parti nazi: en usant du photomontage et de collages, il superpose le négatif d’un crâne de mort sur le visage d’Hitler, ou applique des larmes de sang sur les joues du Führer.

Interné en 1939 en tant qu’Allemand dans le camp de Montbard-Marmagne, Erwin Blumenfeld fuit finalement la France pour New York en 1941. Sa carrière connaît alors un second souffle fulgurant grâce à la photo de mode, dans laquelle il arrive à retranscrire toutes les expérimentations techniques auxquelles il s’est adonné jusque-là. Car si Erwin Blumenfeld excelle dans l’art du portrait, il s’affirme comme un grand maître du nu, suivant en cela encore les traces de Man Ray.

En effet, ses nus n’apparaissent tant pas comme des œuvres illustratives, offrant une représentation réaliste des corps, mais bien plutôt comme des corps fantasmés sur lesquels le photographe vient projeter son imaginaire. Les visages y sont souvent absents, hors cadre, ou masqués, voilés, drapés. Erwin Blumenfeld solarise les corps (Lisette, Nu sous soie mouillée), les déforme sous l’effet d’un miroir brisé ou les allonge comme des allumettes. Musi Mit Busi propose quant à lui un délicieux jeu d’ombre à partir des courbes sensuelles d’un corps, et Carmen, modèle de Rodin pour Le Baiser, offre enfin le portrait bouleversant d’une femme usée par l’âge, dont le corps et la poitrine portent les stigmates.

Fort de son métier de portraitiste et de ses expérimentations sur les corps féminins, Erwin Blumenfeld rencontre vite le succès en tant que photographe de mode à New York, après avoir fui l’Europe nazie. A Paris, ses photos de mode faisaient déjà preuve d’audace et de panache, notamment lorsque ses modèles balançaient insouciamment leur robe dans le vide (Lisa Fonssagrives sur la Tour Eiffel), ou quand il introduisait les procédés du collage dans la mode (Mode-Montage). Affirmant son indépendance vis-à-vis des directeurs artistiques qu’il abhorre, Erwin Blumenfeld n’oublie pas de disséminer ses fameuses touches expérimentales dans le monde de la mode et d’imposer son style.
Ses modèles sont photographiés devant des décors studio ou des architectures de ville, puis à travers des clichés qui seront désormais en couleurs (Robe Verte). D’ailleurs, les palettes de couleurs utilisées par Erwin Blumenfeld créent un vocabulaire dynamique et accrocheur, qui feront merveille dans l’univers de la publicité: la croix rouge répondant au chapeau vert du mannequin (Do your part for the Red Cross), les pull-overs déclinés en rouge, rose, jaune et vert dans Révolution dans la mode jeune, ou les profils bleu blanc rouge des Trois profils. Car à New York, le génie d’Erwin Blumenfeld se dévoile pleinement: il devient l’un des principaux commanditaires de Vogue ou de Harper’s Bazaar, et par là même l’un des photographes les mieux rémunérés et les plus admirés au monde.