DANSE | INTERVIEW

Philippe Ménard

PJuliane Link
@20 Jan 2010

Dans Showtime, interprété avec le danseur burkinabé Boukson Sere, Philippe Ménard prend son temps. Il laisse doucement émerger le « moment du show », le clinquant qui le caractérise et la réalité sombre qu’il dissimule. Retour sur une pièce montée à Ougadougou et présentée à Paris, pour le Festival Faits d’hiver.

Juliane Link. Quel est l’idée directrice de Showtime ?
Philippe Ménard. Showtime est né de la question suivante : comment traduire le moment du show ? Je voulais saisir cet instant, ce noyau du spectacle, pour pouvoir le traduire sur scène mais aussi pour le freiner, le faire venir différemment, afin de dire au public : « Voilà, les choses n’arrivent peut-être pas tout de suite, mais regardez ce qu’il y a avant, regardez le chemin par lequel cela émerge… il y a aussi des choses à raconter, de la poésie, et des choses à ressentir dans ces instants-là. » Ensuite, ce moment, j’ai voulu le pousser à l’extrême, pour en dévoiler le trop plein, le chaos, dans une sorte de monstruosité ; un moment au-delà duquel on ne peut plus aller, sinon c’est l’explosion.

Selon toi, qu’est-ce qui incarne au mieux ce moment ?
Philippe Ménard. Là, en l’occurrence, j’ai choisi d’exprimer le show par le coupé décalé, une danse créée à Paris par certains membres de la communauté africaine, ceux là même qui, selon la légende, vivent de petites escroqueries, notamment dans le milieu des boites de nuit, « coupent» (c’est-à-dire trompent leur monde en argot) afin d’amasser le plus d’argent possible et « décalent » (s’enfuient) en Afrique. Une fois là-bas, ils « travaillent », ce qui consiste à distribuer des billets dans des discothèques pour montrer que l’on a réussi… A partir de ces pratiques, sont nés une danse, des musiques, donc tout un mouvement…
Les chansons traitent majoritairement de l’actualité. Dans Showtime, il y a par exemple un morceau de coupé décalé sur la grippe aviaire, un autre sur Guantanamo, (…) toujours accompagné d’une danse de frime qui comporte une gestuelle spécifique liée aux évènements politiques décrits. Cette prise de parole devient un exutoire politique.

Donc, cela a constitué un point de départ ?
Philippe Ménard. Oui, parce que c’est un moyen d’exprimer par le corps son rapport au monde et la contemporanéité de sa présence.
L’Afrique n’est pas du tout un continent enfermé dans la tradition, ses habitants accèdent à la même information que partout ailleurs. C’est ce vrai moment de show qui m’a plu, accompagné d’un symbole social, politique fort et d’un travail sur le corps très contemporain. Comme nous sommes partis en résidence à Ougadougou, nous avons vu de nombreux spectacles de coupé décalé, à partir desquels nous avons fabriqué une séquence chorégraphiée. Nous l’avons ensuite introduite dans Showtime. Elle constitue ce moment un peu fou, qui est vraiment le point de basculement de la pièce. Là, le rythme va s’accélérer jusqu’à atteindre un point de non-retour…

Qu’est-ce qui fait sens dans cette question du show ?
Philippe Ménard. Cela questionne les attentes du public par rapport à ce moment justement. Qu’est-ce que cela représente finalement ? A partir de là, nous nous sommes concentrés sur la construction d’un spectacle qui serait le moins possible du côté de la représentation, mais plutôt dans le jeu.
De plus, j’ai conscience qu’avec cette création, il y a beaucoup d’attentes implicites liées au fait qu’il y a un blanc et un noir sur scène. Cela renvoie les spectateurs à des clichés terribles. Ayant conscience de ces attentes, nous avons essayé d’en jouer pour nous en éloigner. Je ne sais pas si c’est visible pour tout le monde, mais en tout cas, la volonté était de s’en détacher pour montrer que les choses ne sont pas forcément comme on les imagine, pour dire que l’on fantasme une Afrique, on fantasme une danse africaine, un danseur africain et une rencontre entre un danseur de Paris et un danseur de Ouagadougou. Nous avons donc voulu faire un spectacle qui ne soit pas connoté, qui reste très ouvert. Pour moi, c’est avant tout la rencontre de deux artistes, et dans cette dimension, le projet est universel. De la même manière, je considère que la question de la tradition dans la danse africaine ou de sa contemporanéité est un peu galvaudée.

Juliane Link. Dans Showtime, il y a le mot temps. Est-ce un aspect important pour toi ?
Philippe Ménard. Nos sociétés contemporaines, qui sont dans la productivité, souffrent d’un manque de temps et d’une accélération du rythme. J’ai déjà essayé de travailler cette question dans Restless, en traitant de l’agitation de la production, de l’efficacité. Dans ce spectacle, je demande au temps de porter une parole plus intime, quitte à ce qu’il y ait des moments complètement dilués, quitte à ce qu’il y ait très peu à voir mais beaucoup à ressentir. J’avais commencé cette recherche avec On / Off en limitant les espaces et en créant des territoires de paroles à l’intérieur d’espaces restreints.

Comment définirais-tu, à cette étape de ton parcours, ton travail chorégraphique ?
Philippe Ménard. Mon travail est instinctif, sa forme dépend de ce qui me parle et de ce qui me plaît. Je ne fais ni de la belle danse, ni du mime, ni du théâtre gestuel. Je construis un outil, un vocabulaire pour exprimer ce que je souhaite. Finalement, ce vocabulaire est hybride, pour toujours rester sur le fil…Ce n’est pas une volonté de style mais le besoin de trouver une forme qui convient au sens que je veux donner.
Mon travail se situe à l’articulation entre l’Extime et l’Intime. Je cherche ce qui se joue dans la société et en nous même, ce qui se cache derrière une chose exprimée, le rapport entre le dedans et le dehors.

Peux-tu nous parler plus précisément de ton travail scénographique, dans Showtime et dans tes pièces en général ? 


Philippe Ménard. Depuis le début de mon parcours artistique, j’invente des systèmes de scénographiques autonomes, totalement indépendants de l’infrastructure du lieu qui nous accueille. Dans la création On/Off, on pouvait allumer et éteindre les lumières, la musique, depuis le plateau. Dans Restless, nous avons travaillé avec des néons amovibles, que l’on déplaçait sur la scène. J’aime bien l’idée d’un espace qui se transforme et ne cache rien. Je ne veux pas rester dans l’illusion du spectaculaire. Tout est donc fabriqué à vue, tout fait partie de la dramaturgie, du sens que l’on donne au spectacle : fermer un espace, l’ouvrir, allumer une lumière, mettre de la musique. Il s’agit d’un rapport frontal et direct avec le public, qui selon moi élimine les parasites. Dans Showtime, nous avons conservés ce principe auquel nous avons ajouté des télécommandes, pour être encore un peu plus dans le show.

Tu viens juste de terminer une résidence de longue durée au Théâtre d’Aragon de Tremblay-en-France. Peux-tu nous en dire quelques mots ?
Philippe Ménard. Tout d’abord, je tiens à saluer l’énergie de l’équipe de Tremblay-en -France qui m’a vraiment accompagné et soutenu, en mettant à disposition tous les moyens possibles pour qu’on développe un beau travail sur le territoire. Pour une jeune compagnie comme nous, c’est une expérience exceptionnelle. Nous avons réalisé des ateliers avec des enfants autistes et des personnes handicapées. C’est un pan que j’aime beaucoup parce que cela permet d’aller chercher une autre réalité dans le mouvement. Comme ils ne peuvent pas forcément être dans une technique, la problématique est différente. Les danseurs professionnels sont tellement formatés que nous nous coupons de cette vérité-là. Eux transmettent une poésie, d’une authenticité du geste ; il s’agit d’un élan interne du corps qui n’a pas de forme prédéfinie et c’est toujours très intéressant. Là-bas, nous avons également mené un atelier qui s’appelle Memory, commencé en 2008 et qui se poursuit à l’heure actuelle dans d’autres lieux. Il s’agit de rencontres intergénérationnelles autour de la danse, il y a des ateliers avec des jeunes adultes et avec des seniors. De nos visites en maison de retraite, nous avons tirés deux films documentaires en recueillant des souvenirs de danse chez les personnes âgées…

Qu’est-ce que t’apporte personnellement ce type de projets ?
Philippe Ménard. Le projet Memory, par exemple, me tient énormément à cœur. Grâce à ces ateliers-là, dans la rencontre, nous développons des choses. Cela me nourrit, par bribes, par petites touches, ce n’est pas immédiat. On emmagasine des sensations… On observe… On apprend à faire naître la danse, à la recevoir, à la lire, à voir comment les autres la lisent.

Qu’est-ce qui s’annonce pour toi en 2010 ? Qu’est ce que je peux te souhaiter ?

Philippe Ménard. Le projet Memory se poursuit grâce à notre résidence au théâtre de l’Etoile du Nord. Nous passons également trois semaines au Tarmac de La Villette avec ShowTime, du 22 juin au 10 juillet prochain. Enfin, je prépare un nouveau trio, pour fin 2010, début 2011, qui est en fait la seconde partie d’un diptyque. Le diptyque s’appelle Maide Maide, et ce sont deux pièces courtes, comme deux petits SOS. La première, Ridi ! Pagliaccio !, est un solo, et le second, Wonderful World, un trio donc, traite de ce monde merveilleux dans lequel nous vivons !