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Philippe Durand

A l’occasion de l’installation de Cave canem sur le Sentier des arts, et de la sortie du livre éponyme, Philippe Durand revient sur ce qui est au cœur de sa démarche artistique: l’espace public, la photographie, le travail collectif, pour questionner «la fonction effective de l’art».

Muriel Denet. A l’invitation du Mac/Val, tu as rencontré un quartier de Vitry-sur-Seine et une association, «Bien vivre sur le Coteau», qui y a créé et y anime un «Sentier des arts», dont le cheminement offre un accès alternatif au Mac/Val depuis le métro. Qu’est-ce qui a motivé ta décision de mener un projet dans ce lieu et ce cadre (un territoire, une vie de quartier, les enfants, le Mac/Val, etc.), ou, autrement formulé, comment ce projet s’inscrit-il dans ton travail actuel ?

Philippe Durand. Le projet «Cave canem» comporte pour moi de nombreux acteurs: le Mac/Val, qui a initié le projet, l’association «Bien vivre au Coteau», qui structure les manifestations «Sentier des arts», une classe de l’école maternelle des Malassis, avec qui nous avons travaillé, explorant la quartier du Coteau. Sur ce type de projet, le questionnement principal pour moi est «la destination de l’art». À qui s’adresse-t-on, quelle est la fonction effective de l’art, du geste artistique. N’y aurait-il pas d’autres chemins possibles. Ce type de projet est tourné vers l’espace social, que ce soit le territoire, ou les acteurs, d’autant que la notion d’espace public est un point central dans ma pratique artistique.

J’ai ces derniers temps travaillé sur plusieurs projets de ce type: à Torcy, avec le conseil communal des enfants, à l’initiative de Centre photographique d’Île-de-France, avec l’Ecole d’art de Genève, la HEAD, où nous avons travaillé sur une ville frontalière (projet «Découvrir Annemasse»), ou à Bamako, avec un groupe d’étudiants de l’Ecole d’art de Lyon (projet «Toubabou»). La structure collective, collégiale, qu’il s’agisse d’étudiants en art de 25 ans ou d’enfants de 5 ans, permet une représentation d’un territoire au travers de regards croisés. Elle révèle un important potentiel ainsi qu’une grande richesse de représentation. Ces projets se déroulent en parallèle de travaux personnels, ils interagissent et questionnent mes pratiques artistiques.

«Cave canem» ? Doit-on entendre là une allusion, un peu sévère me semble-t-il, à un quartier pavillonnaire sur ses gardes ?

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Philippe Durand. «Cave canem» est un titre temporaire, il renvoie pour moi à l’inscription trouvée à Pompei et renvoie aussi à l’une des images «attention au chien (à ta mère)» et notre parcours a été rythmé par les aboiements des chiens au passage de notre petit groupe. Mais cette allusion ne représente pas le quartier dans son ensemble, qui nous a semblé très ouvert, et pas «sur ses gardes».
 
Dans tous ces projets que tu évoques, sauf erreur de ma part, la photographie occupe une place prépondérante. Qu’est-ce qui fait d’elle un outil, une image, privilégiés dans ce questionnement qui est le tien ?

Philippe Durand. Je voudrais reprendre la citation de Douglas Huebler «le monde est tellement plein de formes que je ne voudrais en rajouter une seule». C’est-à-dire que la chose trouvée va souvent être en dessous de ce que l’on aurait pu concevoir, mais dans un petit nombre de cas, elle se transforme, et acquiert une autonomie très forte. Je m’intéresse à l’espace public, à ce que nous partageons. Il y a beaucoup de choses à lire dans cet espace, inscriptions, objets oubliés, actions. Il y a aussi la part du végétal, qui peut quelquefois prendre le dessus, comme le lierre qui a poussé par dessus les volets d’une maison. Je dirais que l’usage que je fais de la photographie n’intervient qu’au bout du processus. Il est là pour mémoriser, matérialiser ce qui a été vu, perçu. 

Et plus précisément sur le Coteau, des centaines (voire des milliers) de photos ont été prises par des enfants de 5 ans ? Que vas-tu en faire ?

Philippe Durand. J’ai souhaité au départ conserver toutes les images faites par les enfants, car je considère que la marge entre photographie réussie et photographie ratée est aujourd’hui bien faible. Un ratage est quelquefois plus signifiant qu’une photographie bien composée. Il fallait pour cela que je visionne l’ensemble des images. Il y a 150 images qui ont été conservées.

Conservées telles quelles, ou réinterprétées (recadrées, retouchées, montées, etc.), pour leur affichage sur le Sentier ou leur accrochage dans les jardins, comme cela est prévu ? 

Philippe Durand. Je les conserve telles quelles, bien sûr il y a besoin d’une adaptation — minime — pour les différentes parties du projet, tout comme dans mon travail.

Quel sens accordes-tu à ce retour dans l’espace public ?  

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Philippe Durand. Je ne crois pas l’avoir jamais abandonné, encore faut-il s’entendre sur ce que «espace public» recouvre, espaces partagés, plutôt, interstitiels, que je recherche un peu à l’écart des centres-villes, ou l’espace est souvent trop optimisé. Les lieux peuvent être routes, chemins, vitrines, gares, parkings, etc… Je m’intéresse beaucoup au devenir, au vieillissement des objets industriels, et à ceux qui sont emblématiques, comme les panneaux d’affichages, les typographies de commerces, les affiches, graffitis, tags, traces d’usures en tous genres. 

Du retour dans l’espace public, je pensais à celui des photos prises par les enfants et réinstallées dans les sentes. Quel sens accordes-tu à cette circulation: prélèvement, réinjection, retour, dissémination… ?

Philippe Durand. A la différence du livre, le collage sur les lieux où sont réalisées les images, peut faire que certains visiteurs resituent le lieu de la prise de vue, ou l’objet ou le sujet photographié, s’il est mobile. On a donc sur un même territoire le référent réel et l’image produite. J’ai produit un ensemble de 25 affiches de formats différents. L’association «Bien vivre sur le Coteau» a fait un travail de repérage sur les espaces interstitiels où il serait possible d’intervenir. C’est maintenant une réappropriation du projet, car les «colleurs» devront improviser l’accrochage, devenant ainsi partie agissante du projet.

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