ART | CRITIQUE

Petite Chasse au Snark

PBen Kinmont
@24 Déc 2011

Les univers loufoques du créateur d’Alice au pays des merveilles n’en finissent pas de réactiver l’imaginaire des artistes et celui d’Emmanuel Latreille, le commissaire de la présente exposition «Petite chasse au Snark». On est convié à une partie de chasse rocambolesque dans laquelle les chasseurs ne sont autres que les artistes Omer Fast, Denis Savary et Virginie Youssef.

Le Frac du Languedoc-Roussillon présente d’une manière ludique, inspirée par Lewis Carroll, ses dernières acquisitions, tout en s’interrogeant sur l’œuvre d’art et la réalité.

Les monstres à quatre pattes quittent leurs parcs naturels pour déambuler sur les podiums des lieux d’art. Après Durer’s Rhinocéros de Javier Téllez, actuellement présenté à la Biennale de Lyon, et Würsa de Daniel Firman, l’artiste Virginie Yassef exhibe à son tour son mastodonte. Un éléphant de quatre mètres de hauteur.
Otée à l’imaginaire enfantin (Babar, Dumbo), cette sculpture figurative, en contreplaqué crépis et recouverte d’une couleur grise, intrigue. D’une part, par son titre, Pour le réveiller, il suffit d’un souffle… (à en croire l’artiste Virginie Yassef); d’autre part, du fait des sons produits par l’animal.
Du ventre creux du pachyderme s’échappe une musique composée par Giancarlo Vulcan. De l’oreille accolée contre les entrailles de l’animal, il résulte une rencontre plus intime avec l’œuvre. La sculpture s’accompagne de six chaises à l’effigie de la fameuse création de Rietveld en 1934. Monumentale, l’installation questionne la nature du lieu, celui de l’exposition.

En marge de l’éléphant, des sculptures sonores de Denis Savary — ses Brouettes — surgissent les sifflements d’un régiment. Jonchant délibérément le sol, trois ready-made assemblés et similaires consistent en un collage de deux découvertes qui ont révolutionné l’histoire de l’art cinétique: le kinétoscope de Thomas Edison et la roue de bicyclette de Marcel Duchamp.

Une autre pièce (2008), Les Grimaces (d’après Luc Andrié), se compose de onze bustes en plâtre, au premier regard presque identiques, posés sur des socles solennellement alignés le long d’un mur. Denis Savary a représenté des déclinaisons du visage grimaçant et contorsionné du peintre Luc Andrié. Pour les distinguer les unes des autres, tous les noms d’oiseaux sont permis : l’albatros, l’hirondelle, l’alouette, etc. Les grimaces de Denys Savary mettent à mal l’ordre des apparences, reposant sur un socle d’autorité, et brouillent ainsi notre perception de l’histoire de l’art.

Dans la dernière salle, en retrait, une installation vidéo composée de trois écrans synchronisés plonge le spectateur dans un débat télévisé, pour mieux en extraire les artifices. Avec Talk Show (2009), Omer Fast poursuit ses investigations critiques à l’égard des médias de masse.
Confortablement assis, deux acteurs interagissent sur un plateau de télévision. Le décor est théâtral, une plante verte, un rideau rouge en guise d’arrière plan. L’artiste, d’origine israélienne, met en scène des acteurs qui relatent un même récit selon le principe du téléphone arabe.
L’interviewer conte une histoire à un interviewé qui à son tour devient conteur, et ainsi de suite (à six reprises). Il s’agit de l’histoire vraie de Lisa Ramaci dont le mari journaliste est mort en Irak en aidant une jeune traductrice à fuir le pays. Durant une heure, au fil des six interprétations successives, le récit tend à se déformer et à s’essouffler, et le sens initial de l’histoire à s’altérer davantage. Omer Fast questionne le pouvoir et la vérité des médias, et par ce biais les notions de réalité et de fiction.

Cette «Petite chasse au Snark» ne nous mènerait-elle pas en bateau? Une quête lucrative et vaine puisque la «consistance initiale des œuvres se perd peu à peu dans l’insaisissable du temps et de l’espace», note Emanuel Latreille, directeur du Frac. De même Lewis Carroll confiait: «Quant à la signification du Snark, j’ai bien peur de n’avoir voulu dire que des inepties!»

Œuvres
— Omer Fast, Talk Show, 2009. Installation vidéo : 3 écrans synchronisés, sous-titrage français. 65 min
— Virginie Yassef, Pour le réveiller, il suffit d’un souffle…, 2008. Installation – éléphant en bois crépi. 230 x 400 x 150 cm, système sonore intégré, 6 chaises en bois. 55 x 8 x 54 cm (chaque pièce)
— Denis Savary, Les Grimaces (d’après Luc Andrié), 2008. Sculptures : série de 11 bustes, plâtre. 50 x 35 x 25 cm (chaque pièce)
— Denis Savary, Sans titre (Les Brouettes), 2010. Installation: bois peint en noir, roues de bicyclettes, fichier sonore. 150 x 50,5 x 177 cm (chaque pièce)