ART | CRITIQUE

Peinture d’histoire(s)

PMaxence Alcalde
@12 Jan 2008

Astrid Klein, Zbigniew Libera, Martha Rosler — Allemagne, Pologne, USA. Un art politique, des artistes engagés ? Plutôt une politisation de l’art face au «choc des photos». Des photos découpées et montées, réinterprétées par des figurants ou agrandies et recadrées, qui déconstruisent les «images justes» des médias.

Rien de neuf depuis Lascaux : «Les images nous mentent!». Seulement, les descendants des peintres rupestres ont inventé dans la foulée l’imprimerie, les journaux, les musées, la photographie, les mass-medias, l’ONU, le cinéma, la télé, les jeux vidéos, Photoshop… Mélangez le tout et vous obtenez les dernières années du vingtième siècle. C’est dans cette ambiance à la fois excitante et angoissante que s’inscrivent délibérément les œuvres de Martha Rosler, Zbigniew Libera et Astrid Klein.

Les photomontages d’Astrid Klein — datant pour la plupart des années 1970 — sont intéressants à plus d’un titre. Ils permettent de voir le chemin parcouru par (et grâce à!) la cause féministe depuis cette période, mais ils nous disent aussi que le boulot n’est pas fini.

Les séries «Monday Sun» et «BKMP or BB» empruntent les silhouettes parues dans des revues de mode des années 1960. Les modèles oscillaient entre la froideur torride des blondes hitchcockiennes et les icônes plantureuses à la Brigitte Bardot.
Mais en dehors des pages de papier glacé, le corps de la femme reste suggéré, engoncé dans des corsets ou des maillots de bain dont l’attrait érotique découragerait même les plus pervers d’entre nous. Astrid Klein truque les publicités. La magie du collage fait apparaître les poitrines des femmes comme autant de figures d’une féminité mécanique, voire domestique. Les gravures de mode sont transformées en poupées de Bellmer.

Klein radicalise son discours avec des clichés empruntés au cinéma qu’elle travestit en roman-photo. On a alors accès au «off» du propos de ce genre de littérature populaire destinée aux ménagères. Les titres des deux œuvres de 1979 parlent d’eux-mêmes : Travaillez-vous ?… et Les choses vont mal…

Martha Rosler confectionne des photomontages qui rappellent dans leur facture les collages de Richard Hamilton et dans leur radicalité ceux de John Heartfield. Lourde paternité, s’il en est, que Rosler parvient néanmoins à réactiver à l’intérieur du contexte actuel. Ses œuvres récentes présentées chez Anne de Villepoix procèdent par découpage. Ni ciseaux ni colle, ici le découpage est numérique.

Avec la série «Bringing the War Home» l’artiste juxtapose des images issues du rêve américain (la mode, la famille, l’opulence, le Home sweet home) avec celles de G.I prises au cours des récentes campagnes de guerre américaines. Une femme, yeux fermés et bouche offerte, adopte une pose langoureuse (Lounging Woman). Elle est belle et arbore un seyant pantalon treillis certainement dessiné par un grand couturier. L’image glamour du magazine féminin est radicalement contrariée par l’arrière plan sur lequel un groupe de G.I lourdement armé fouille des décombres…

Au premier abord, Election (Lindie) montre une femme qui passe l’aspirateur dans sa cuisine équipée high-tech. En y prenant garde, on reconnaît rapidement le cliché tristement célèbre de la G.I récemment condamnée pour les tortures commises sur des prisonniers irakiens.
L’horreur apparaît alors dans les détails de cette image : les vitres des fours, les couvertures de livres de recettes et celles des magazines, les posters, bref, tout ce qui constitue cette cuisine grouille d’images de corps mutilés.

L’artiste polonais Zbigniew Libera, qui s’est rendu mondialement célèbre avec la polémique suscitée par Lego Concentration Camp Set (1996) où il abordait le thème de l’Holocauste alors tabou dans l’art polonais, choisit ici une forme plus mature pour évoquer les relations entre mémoire historique et images d’histoire.
L’artiste fait rejouer les clichés célèbres des camps de concentration, de la fillette vietnamienne courant nue, ou de l’invasion de la Pologne par les nazis. Si la forme peut globalement se transposer, en revanche elle change radicalement de sens dans notre société du loisir doublée par l’industrie du luxe à laquelle participe le marché de l’art.

Dès lors, la souffrance n’est plus montrable. Cynisme de la crudité photographique, Libera remplace les visages grimaçants des victimes de guerre en mines rigolardes, ou les militaires nazis en cyclistes aux tuniques bariolées de sponsors… Incontestablement, l’histoire est travestie par le spectacle.

Jamais aucun artiste n’a sérieusement pensé qu’il décrivait la vérité historique avec son art. Les trois artistes regroupés pour «Peinture d’histoire(s)» en prennent leur parti en mentant consciemment à travers des photomontages qui ne cachent jamais leurs trucages. Alors la vérité par l’image devient bien relative. Paradoxe du menteur oblige : le menteur ment-il quand il affirme qu’il ment?