PHOTO | CRITIQUE

Paysage biographique. Photographies 1968-1993, Stephen Shore

PMuriel Denet
@12 Jan 2008

Une soixantaine de photographies produites entre 1973 et 1993 par Stephen Shore, inspirée par une fascination toute warholienne pour la culture populaire, enregistre sur le mode documentaire les rues et les décors vides de présence humaine qui suintent la désolation et la solitude.

Uncommon Places est la pièce maîtresse de l’œuvre de Stephen Shore. De cet ensemble de photographies produites entre 1973 et 1993, une soixantaine d’entre elles constituent le cœur de l’exposition. Si au début des années 1970, le photographe s’est essayé à des expérimentations conceptuelles — en collectionnant des images trouvées, en s’auto-instituant photographe officiel d’Amarillo, Texas, ou en explorant les rapports sériels de la photographie à l’espace (Circle) —, c’est la fascination toute warholienne pour la culture populaire, et l’usage vernaculaire qu’elle fait de la photographie, qui vont décider de l’œuvre.

Dès 1972, « American Surfaces » rassemble des séries de petits clichés, dont la spontanéité évoque la photographie amateur. Ils recueillent pêle-mêle les lieux, les choses, et les gens, croisés au hasard des errances estivales du photographe.
Puis, délaissant son appareil 35 mm pour une chambre 8 x 10 inches, Stephen Shore va s’attacher à saisir, avec une rigueur et une acuité implacables, tout ce qui s’étend entre ciel et horizon, dans la lumière impitoyable des grands espaces américains. Routes, carrefours, autos, stations essence, drive-in, cafétérias, boutiques, enseignes, publicités, poteaux et fils électriques, fourmillent à profusion, dans un chaos horizontal précaire.

La vi(ll)e américaine n’est que surface. Derrière laquelle il n’y a décidément rien. Que des choses, interchangeables, monnayables, identiques du Michigan à la Californie. Et la part auto-biographique de cette traversée des apparences n’y change rien, avec ses chambres de motels anonymes, ses hamburgers entamés, et les portraits, indifférents et inexpressifs.

Enregistrés sur le mode documentaire qui actualise en couleur — celle de la publicité et de la mode —, le style cher à Walker Evans, les rues et les décors vides de présence humaine suintent la désolation et la solitude, sous couvert d’un tape-à-l’œil futile. On pense à Edward Hopper, mais la surface elle-même s’est glacée, impénétrable, dans une sorte de contre-pied de la tradition paysagère américaine.

Stephen Shore travaille la couleur, comme Ansel Adams le noir et blanc, avec la même précision, et le même souci d’en exprimer les moindres subtilités. Une savonnette orange dans le monochrome blanc d’une salle de bain, un panneau jaune canari sur lequel Yul Brynner vante un whisky dans un désert gris de parkings miteux, des carrosseries pastel qui reflètent le monde comme pour mieux l’absorber : l’image transcendante d’une Amérique vierge à conquérir s’est muée en un constat prosaïque, et saturé, d’accumulation débridée et de contamination inexorable de l’espace.

La force du travail photographique de Stephen Shore, qui a contribué à révéler la trivialité du décor et de l’imaginaire américains, se mesure dans la métamorphose de ces lieux communs en emblèmes d’un paysage dont notre imaginaire s‘est abondamment nourri. C’est avec un certain plaisir que l’on vérifie cette reconnaissance dans la traversée de ces Uncommon Places.

Exposition présentée au site Sully.

Stephen Shore
Amarillo – Tall in Texas, 1971. 9 cartes postales recto/verso.
Mick-O-Matic, 1971. 5 photos couleur.
Institute for General Semantics, 1970. 4 diptyques, photographie noir et blanc.
Circle n°1, 1969. 8 photos noir et blanc.
Avenue of America, 1970. 10 photos noir et blanc.
All Meat you Can Eat, 1971. Ensemble de photos trouvées. Polaroïds, photos de police, portraits publicitaires, clichés pornographiques, cartes postales.
Uncommon Places, 1976 –1979. 62 photos couleur. 50 x 60 cm (chaque).
Landscapes, 1979-1990. 4 photos couleur.
Intersections, 1971. Film.
American Surfaces, 1972. 3 séries de 24 photos couleur petit format.

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