DANSE | CRITIQUE

Passo

PSmaranda Olcèse-Trifan
@30 Mar 2012

Ambra Senatore entraine avec espièglerie le public du Théâtre des Abbesses dans son jeu: un, deux, trois, soleil! Et voici sa danse légère et imagée reprise par six interprètes dans une suite de variations sur le thème de l’un et du multiple.

Pendant que les spectateurs prennent place dans la salle, une silhouette féminine sur le plateau tient une pose figée, empreinte de la fausse expressivité d’un geste arrêté en plastique. Le doute s’installe: être en chair et os ou mannequin? La chorégraphe jouait déjà avec ce trouble dans Vitrine, une série d’anciennes performances au cœur de la ville.
Ambra Senatore aime brouiller les pistes. Lentement, des bascules, des torsions étranges parcourent ce corps. Dans un rayon de lumière, la silhouette s’anime: petite robe sage, rouge à lèvres, coupe au carré, des chaussures à talons qui mènent au déséquilibre. Une aura fictionnelle l’entoure avant même que la danse ne commence, subtil équilibre entre séduction et pudeur, qui n’est pas sans rappeler Rosas danst Rosas. A elle seule, la danseuse enclenche sur scène une dynamique enjouée proche de l’esthétique des années 80.

Pourtant, de petits détails attirent furtivement notre attention, tel ce bras sorti des coulisses qui répond en miroir à son mouvement. Il s’avère être factice et finira égaré au bord du plateau. A l’aide d’accessoires et de costumes, la chorégraphe opère un dédoublement ludique du corps. Des astuces qui s’apparentent à la fabrique d’illusions du cinéma des origines, clins d’œil à la décomposition du mouvement par Eadwaerd Muybridge, participent à une certaine dématérialisation du corps qui est comme scindé entre deux photogrammes, pas tout à fait sorti du cadre et déjà entré dans le suivant. Les coulisses se présentent comme une réserve intarissable de doublures, parfois à la carrure plutôt trapue et à la démarche appuyée d’un garçon.

Dès lors que le principe de la reproduction à l’identique (ou presque) s’impose, nous nous prenons au jeu et attendons avec amusement se faire surprendre par les ressorts très prévisibles et pourtant cocasses, comme cette perruque qui tombe, ou cette robe jetée, qui amènent sur scène de nouvelles clones. Cela pourrait être une mise en abîme de l’uniformisation telle qu’elle opère dans les corps de ballet. Les silhouettes évoluent parfois à l’unisson, mais immanquablement le mouvement leur échappe, se dissipe et circule à travers le groupe avec un léger décalage. Le pathos d’un ensemble classique ou la mécanique millimétrée qui renvoie à l’âge d’or de Hollywood et ses comédies dansées, sont contaminés par des petits gestes impurs. On souffle la suite pour que l’autre se rattrape, on se ronge les ongles ou on joue au chat.
Ces ruptures de rythme donnent à Passo, pièce qui fonctionne sur un système d’accumulation répétitive, sa texture d’une étonnante fraicheur. Les comptines se juxtaposent, sans autre transition que des blancs, à la turbo disco. Après avoir instauré un pacte spectatoriel qui rivalise avec le contrat de confiance qui soutient l’illusion cinématographique, la chorégraphe brise avec joie le mur qui sépare le plateau de la salle. Des objets — nécessairement rouges! — circulent entre les deux, une danseuse cherche son/ sa partenaire dans les gradins.
Le rire est léger, s’appuie sur une forme de burlesque subtil, mais ce corps sans chair esquissé uniquement par ses accessoires, avec cette chute qui pourrait de fait lancer une nouvelle boucle, laissent pressentir en filigrane des questions au cœur de la société contemporaine.