ART | CRITIQUE

Pas vu, pas pris

PPaul Brannac
@13 Juin 2009

Richard Fauguet aime les objets. Tous les objets, inclinant cependant aux choses suffisamment «rétro» pour être regardées avec indulgence, assez récentes pour que leur mauvais goût patent, leur kitsch, nous afflige encore; délices des trois dernières décennies du vieux siècle moderne.

Mais si Richard Fauguet ne faisait qu’exposer ces archéologies en passe d’accéder à l’histoire passionnante de nos sociétés de décoration intérieure, cela n’aurait pas de sens. Ou, à tout le moins, cela n’aurait pas plus de sens que la brocante des Buttes-Chaumont trois rues plus bas. Non, l’artiste détourne et met en scène ces objets, il fait de l’art à partir de ce qui n’en est pas, ou de ce qui constitue — si l’on force l’indulgence — des arts mineurs.

Ainsi des tablettes de formica, alignées en bigarrure; d’un canevas retourné de déesse dont les fils épais pendent, obscènes, et forment une Femme à poils (longs) (2006). Ainsi encore d’une tribu de céramiques de Vallauris (avant Picasso) dont les cruches, les chandeliers, les vasques forment de petits personnages disposés sur un espace noir et blanc. Les forts jolis bruns, verts, rouges foncés, marrons, fondus sans égard dans ces pièces de table massives, avivant mollement la planéité de l’espace froid du contraste absolu; rencontre des temps dans l’espace.

Une pièce plus impressionnante forme, par un savant entrelacs de tuyauterie immaculée de chauffage, un chevalier en tournoi dont la lance perce une cloison du Plateau et se termine, dans la pièce adjacente, en un coude que l’on pourrait prendre pour une tuyère permanente.

Dans ses dessins, Richard Fauguet délaisse les anthropomorphismes mais retouche, ajoute, efface de la même façon. Il crée un petit négatif du Fifre de Manet au crayon rehaussé de blanc, pigmente des photographies d’actualité, suscite de vastes insectes détaillés avec minutie.
Au début de l’exposition, une vitrine abrite un petit livre dont les lignes de la page ouverte ont été laborieusement enduites de Blanco Typex. L’œuvre s’intitule Céline (1995), et du style de l’écrivain, Richard Fauguet n’a épargné que les points de suspension, d’exclamation et d’interrogation. Etrange entreprise de relevé en négatif de la ponctuation dont on ne sait si c’est une manière de signifier l’évidence de la plume célinienne qui peut se passer des mots — suprême reconnaissance —, ou une affirmation détournée du rejet des horreurs hurlées à l’encre par l’affreux bonhomme. Cette ambiguïté est une idée.

Il y a d’ailleurs beaucoup d’idées dans cette exposition, et presque autant de techniques ; et les manières de biffin de Fauguet ont parfois de la fraîcheur. Mais ce qui réellement serait à voir, et de cette carence souffre une bonne part de l’art contemporain, ce sont des artistes qui s’occupent d’autre chose que de détourner ce qui existe, qu’il s’agisse de références esthétiques ou d’objets ménagés. Les yeux sont fatigués des ready-mades, las des resucées plus ou moins inspirées des filouteries originelles de Duchamp, et la bouche avec eux, épuisée de répéter son ahan, elle qui ne rit plus.

Ce n’est pas que l’humour l’ait quitté, simplement il devient trop évident à chaque visite que la plaisanterie de Duchamp, loin de constituer un acte libérateur contre le sérieux engoncé du monde de l’art, a, chez ses exégètes, provoqué un surcroît de sérieux qui glisse terriblement vers l’ennui et souvent le mépris.
Révéler que l’art repose sur une règle tacite de consentement social sur ce qui est ou non de son domaine, révélation — si c’en fut une — nécessaire bien sûr, semble aujourd’hui paralyser les joueurs, qui s’agitent aux mille vents de l’esthétique pour questionner la légitimité des règles, au lieu de simplement faire exister le jeu, qui est de création. Lorsque l’on a le privilège de savoir jouer, qu’il est triste d’y renoncer pour faire toujours l’arbitre, et plats les détournements de ceux qui se détournent.

Richard Fauguet
Trilogie, 1997. Objets en verre. Dimensions variables.
Sans Titre (Molécule de Moustique), 1996. Sculpture. Globes blancs en verre et silicone. 120 x 166 x 186 cm.
Jules II, 2009. Eléments de fumisterie et lampe. Dimensions variables.
Sans titre (Céramique), 2009. 11 céramiques. Dimensions variables.
Sans titre (dessin), non daté. Peinture sur papier journal. 20,5 x 27,5 cm.
Céline, 1995. Livre et Typex. 11 x 18 cm.